En somme, cette famille très actuelle comprenait trois personnages presqu’aussi étrangers l’un à l’autre que des touristes réunis, par suite d’un accident sur la ligne, au buffet d’une gare de transit.
Et que pouvaient-ils avoir de commun ? Le père, lourd de rapines, léger de scrupules, absorbé par ses intrigues dans le monde d’agitateurs et de fourbes qui dévalisent la France sous prétexte de démocratie. La mère, intendante machinale, évoluant des armoires à linge aux pots de confitures. Le fils, produit hétéroclite du mariage sans amour d’un sanguin pillard et brutal avec une lymphatique dont les sentiments affectifs s’étaient, dès longtemps, dilués dans un gélatineux égoïsme. Le premier, ne cherchant dans la vie que les moyens d’accroître une fortune mal acquise et de satisfaire des ambitions louches. La seconde, uniquement préoccupée d’éviter les bourrades du conjoint. Le troisième, soupçonné de choyer des théories dont le seul énoncé fait se figer d’effroi les moelles bourgeoises.
Entre eux nul lien fourni par une foi, nul idéal désintéressé, nul souci d’avenir un peu noble.
— Si je coupais les vivres à Charles ? reprit Mandrillat au bout de quelques minutes employées à constater qu’il est fort difficile d’agir sur quelqu’un de qui l’on n’eut jamais cure.
Mme Hortense balança la tête comme pour indiquer que la chose était scabreuse. Puis réfléchissant que les mille francs mensuels économisés de la sorte lui reviendraient peut-être, entrevoyant un horizon de marmelades fines et de pantoufles fourrées, elle se permit une sourde approbation.
Mandrillat hésitait. Fermer sa bourse lui souriait. Car s’il se montrait parfois généreux lorsqu’il lui fallait domestiquer un politicien ou corrompre un fonctionnaire, il gardait un penchant à l’avarice dont il ne se départait, d’habitude, que pour mettre en liesse et combler voracement les plus grossiers de ses appétits. — D’autre part, son orgueil et son prestige pouvaient souffrir si le bruit se répandait que son fils traînait la savate.
— Enfin je verrai, conclut-il. Toi, puisque tu n’es pas capable de m’aider, préviens Charles que j’ai à lui parler… Oui, écris-lui de venir ici demain vers midi. Maintenant, ôte-toi de devant moi et tâche que le déjeûner soit prêt à l’heure.
Mme Hortense obéit avec d’autant plus d’empressement qu’un soufflé au fromage, dont elle voulait surveiller la réussite, l’attendait à la cuisine. Entre ce fils, si loin de son cœur et ce mets savoureux si cher à son estomac, le choix ne faisait pas doute : le soufflé avant tout.
Resté seul, Mandrillat résuma ses incertitudes par cet apophtegme défraîchi : — Il n’y a plus d’enfants.
Le démon aux yeux glacés qui veillait dans son ombre lui répondit peut-être : C’est parce que, participant à ma stérilité, les hommes de ton acabit ne sont pas de vrais pères.