Il acceptait courageusement la situation sans, toutefois, s’illusionner à l’excès sur ses chances de guérison. Car, disait-il, « on voit à Leysin des hommes qui se sont déjà soignés, il y a dix ans, qui se sont crus guéris et qui sont forcés d’y revenir maintenant plus malades que jamais. Enfin, à la grâce de Dieu !… »
Au sanatorium, il se lia d’amitié avec plusieurs jeunes gens, aussi atteints ou plus atteints que lui-même. Il leur donnait l’exemple de la patience ; il les remontait par sa gaîté et par les effusions discrètes du feu d’amour divin qui allait toujours s’accroissant dans son âme. Plusieurs en subirent les effets et, sous cette influence, revinrent à Dieu.
Jusqu’en 1913, son existence se partage en séjours alternés à Néris et à Leysin. Parfois le mal reste stationnaire. Peyrot échafaude alors des plans d’études médicales et d’activité sociale, publie des articles dans divers journaux et revues. Mais bientôt, la fièvre et la toux reviennent, plus implacables. Il passe par des périodes de découragement où il ne trouve presque plus la force de prier. Toutefois, jamais il ne cessa de prononcer le Fiat consolateur. Il s’ensuivit une paix intérieure et un accroissement de confiance en Dieu qui se sont exprimées en des colloques d’une grande beauté dont il importe de citer quelques passages.
Il s’écrie : « Mon Dieu, je ne demande pas à monter très haut. Je me serais contenté des chemins faciles de la plaine où l’on a des compagnons qui rient. Mon Dieu, ayez pitié !… » Et il poursuit, prenant conscience que Dieu, par la souffrance, l’attire vers les sommets de la Charité : « La main qui me tire et qui me guide, resserre son étreinte et m’entraîne. J’entends une voix qui me dit : — Aie du courage ! Sois humble. Si tu savais les cimes radieuses auxquelles je te conduis ! Si tu savais quel soleil tu retrouveras après ces brumes éphémères !… Tu te plains que tu es seul, que tu ne rencontres que des amis peu nombreux. Mais c’est de quoi tu devrais me savoir gré. Je t’ai choisi du milieu de la foule. Écoute : tantôt tu penses aux joies immondes que tu as quittées, et tu murmures contre l’austérité de la voie où je te dirige. Tantôt l’esprit du mal, qui cherche à te reprendre et à te détacher de Moi, te souffle du mépris pour ceux que tu as un peu dépassés, grâce à mon aide. Tu oscilles entre la nostalgie de la boue sensuelle et l’orgueil du progrès que tu me dois. Reconnais que j’ai eu raison en enveloppant ta voie de brouillard. Abandonne-toi humblement à moi ; celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. Viens, je suis ta force et ta lumière. Tu n’es pas seul puisque tu es avec moi et que je t’aime, moi, ton Dieu. »
Ainsi fortifié il ne tarda pas à démêler que Dieu ne lui demandait pas seulement l’acceptation personnelle de la souffrance, mais lui inspirait d’appliquer aux malades ce dogme de la communion des saints qui constitue l’une des plus sublimes croyances de l’Église. Et peu à peu se forma en lui le projet de cette Union catholique des malades, où se dépensèrent généreusement ses dernières forces.
IV
Afin de bien montrer la façon dont l’idée naquit des méditations de Peyrot et se réalisa, je citerai un peu longuement certains passages de son journal et de sa correspondance qui révéleront mieux que toute analyse, comment il s’oublia lui-même pour assister autrui.
Il commença par spécifier la valeur surnaturelle de la maladie :
« Dieu nous envoie la maladie, écrivait-il : 1o pour, nous frappant dans nos forces, nous ôter le moyen de céder à nos passions. « Si votre œil, si votre main, si votre pied vous scandalisent, arrachez-les et jetez-les au feu. » Dieu fait l’opération que nous n’aurions pas eu le courage de faire. Si ta vigueur te scandalise, détruis-la. Car il vaut mieux pour toi entrer dans l’éternité sans yeux, sans mains, avec des cavernes dans tes poumons, infirme et sans muscles, que d’avoir un corps sain et bien développé et aller au feu éternel. »
« 2o Pour nous enlever de la vie active, du monde, où nous étions emportés, roulés dans le fleuve des occupations ; pour nous donner le temps de réfléchir.