« En ma qualité de berger, dépose un pâtre, je gardais les troupeaux proche de la Grottella. La veille de Noël, Frère Joseph nous vint trouver, moi et mes camarades, et nous dit : — Ne voulez-vous pas, la nuit prochaine, venir jouer de vos musettes dans l’église, en signe de joie pour la naissance de Jésus-Christ ?

« Sur cette invitation, nous nous réunîmes en grand nombre, avec nos musettes et nos fifres. Frère Joseph, d’un air joyeux, vint à notre rencontre. Nous entrâmes dans l’église tous ensemble, lui en tête, nous derrière, vers onze heures du soir, et, dans la nef, nous commençâmes à jouer de tous nos instruments. Nous vîmes alors Frère Joseph, tant il était joyeux, se mettre à danser au son de notre musique. Mais, tout à coup, il soupira et poussa un grand cri. En même temps, il s’éleva au-dessus des dalles et, du milieu de l’église, il vola, comme un oiseau, sur le maître-autel où il embrassa le tabernacle. Or de la place où il s’envola au maître-autel, il y a bien cinquante mètres. Mais le plus beau de l’affaire, c’est que l’autel étant couvert de flambeaux allumés, Frère Joseph ne renversa ni une bougie ni un chandelier. Il resta ainsi à genoux sur l’autel un quart d’heure environ ; après quoi, il reprit terre, sans l’assistance de personne et sans rien déranger. Il nous dit alors : — Mes enfants, c’est assez ; soyez béni pour l’amour de Dieu !… Nous étions fort effrayés de dévotion et tout stupéfaits. Et je dis : — Sûrement, c’est un miracle… »


En une autre occasion, l’amirante de Castille, ambassadeur d’Espagne, voulut voir Joseph. « Il l’entretint au parloir. A la suite de la conférence, il alla trouver sa femme à l’église et lui dit : — Je viens de parler à un autre saint François. L’ambassadrice éprouvait un vif désir de voir, elle aussi, le serviteur de Dieu. Elle sollicita cette faveur. Le custode fit commander à Joseph, dont il connaissait la répugnance à s’approcher des femmes, d’aller dans l’église, en vertu de la sainte obéissance et d’y conférer avec l’ambassadrice et les dames de sa suite. Le Saint répondit en souriant : — Je pratiquerai l’obéissance, mais je ne sais si je parlerai.

« Il sortit donc de sa cellule et se rendit à l’église par une petite porte située en face d’un autel où il y avait une statue représentant Marie conçue sans péché. Entrer, voir la statue, pousser un cri, s’élever en l’air, passer sur la tête de l’amirante et des dames et franchir en volant une distance de douze pas pour aller embrasser les pieds de la Madone, tout cela ne fut que comme une seule et même chose. Le Saint resta, un bon moment détaché de terre, et en ravissement. Puis, poussant un nouveau cri, pareil au premier, il revint en volant à l’endroit d’où il était parti. Il salua la Madone, baisa la terre et, ensuite, le visage caché dans son capuchon, la tête baissée, regagna sa cellule… »

Le prêtre qui déposa du fait ajoute : « Quelques jours après, j’allai à la cellule du frère. Nous conférions de choses spirituelles. Le discours tomba sur son aversion à traiter avec les femmes. Je lui demandai comment il s’était décidé à voir l’ambassadrice et ses dames. Il me répondit qu’il ne s’était rendu à l’église qu’à contre-cœur et par obéissance. — Mais, dit-il avec un sourire, la Bienheureuse Vierge m’a obtenu la grâce que ces dames n’ont rien pu me dire ni moi leur parler. La machine s’est détraquée de sorte que je ne les ai pas même aperçus…

« Par là, il indiquait le ravissement qui, en effet, l’avait empêché de voir et de parler. »

La raison de son éloignement pour les dévotes intempestives ne provenait pas d’un manque de charité mais de la confusion et de la gêne que lui avaient causés, en maintes circonstances, les empressements, les gesticulations et les clameurs des assistantes à ses sermons. Le sexe féminin se montre parfois aussi envahissant qu’indiscret. Joseph en avait souffert et c’est pourquoi il le tenait à distance.

Il arrivait aussi que le Saint emportait quelqu’un de ceux qui se trouvaient à sa portée au moment de son envol. Le fait se produisit lors de son séjour au monastère d’Assise. Les actes de canonisation le rapportent en ces termes : « Le jour de la fête de l’Immaculée Conception de l’an 1642, les novices chantèrent en musique les vêpres de la solennité. Le serviteur de Dieu voulut assister à la cérémonie. Après vêpres, survint dans la chapelle le custode du couvent, le père Palma qui lui demanda : — Frère, que fais-tu là ?

« Frère Joseph, ravi en extase durant l’office et tout illuminé encore des rayons de la gloire divine, regarde le custode et du doigt indiquant l’image de la Madone : — Père Palma, dit-il, Marie est belle !… Après un moment, d’un accent de joie et de bonheur, il reprit : — Père custode, dis avec moi : Belle Marie !