« En prononçant ces mots, le Saint, dont l’ardeur croissait par degrés, se rapproche du Père, embrasse, l’étreint, puis crie à toute voix : — Belle Marie ! Belle Marie !… Au même instant ses pieds se détachent du sol, il s’élève dans l’espace, entraînant avec lui le custode qu’il tient enlacé. On vit alors les deux hommes voler vers le ciel, jusqu’à la hauteur du plafond, l’un par lui-même, l’autre par l’effet d’un ravissement qui n’était pas le sien. Lorsque les deux religieux furent redescendus, le custode s’en alla et je ne sais ce qui dominait en lui de la dévotion ou de la frayeur. Les novices, muets d’étonnement, regardaient Joseph en tremblant. Le serviteur de Dieu, d’un air confus, leur dit : — Mes petites brebis, prenez patience, j’ai longtemps dormi… Et ayant baissé son capuchon sur son visage, il retourna dans sa cellule ».


On a noté plus de soixante-dix envols du Saint en public durant son dernier séjour à Cupertino. Ailleurs, ils furent innombrables si bien que son biographe a pu dire, sans exagération, que Joseph « passa la moitié de son existence entre ciel et terre ». Et cela est d’autant plus exact que, la plupart du temps, lorsqu’il disait sa messe, le Saint s’élevait à quelques pouces du plancher après la Consécration et ne reprenait pied qu’au dernier Évangile.


On aura remarqué cette phrase du berger relevée au procès de canonisation : « Nous vîmes alors Frère Joseph, tant il était joyeux, se mettre à danser au son de notre musique. » Or ce ne fut pas la seule fois que le Saint témoigna d’une allégresse aussi débordante. De passage à Naples, on le vit, dans l’église Saint-Grégoire, « décrire un cercle rapide en dansant sur ses genoux et chanter à pleine voix : — Vierge bienheureuse ! Vierge bienheureuse ! »

Plus tard, à Osimo, « le matin de Noël, il construisait une crèche dans sa cellule et invitait les Pères et les novices à danser et à chanter avec lui devant l’Enfant-Jésus. »

Oubliant que David a dansé devant l’Arche, les religieux se scandalisaient, comme le firent les lévites autour du Roi Psalmiste, et refusaient de s’associer à ces pieuses cabrioles. Mais il n’avait cure de leurs mines renfrognées et il se laissait aller sans fausse honte à la joie qui le transportait.

Ces danses, ces envolées, comme les extases et les ravissements du Saint, montrent combien la sensation profonde de la présence divine en lui l’affranchissait des liens terrestres. La splendeur des aspects du Paradis qui lui remplissaient l’imagination, le mettait tout hors de lui au point qu’il perdait le contrôle de ses actes. Le soleil intérieur flamboyait d’une façon si ardente, le pénétrait d’une telle chaleur et d’un tel rayonnement qu’il devenait pareil à un sylphe s’ébattant à travers les magnificences d’un beau jour d’été. Même s’il avait tenté de se contenir, il n’y serait point parvenu. Mais il n’y songeait guère. Aussi spontané qu’un enfant, il obéissait à l’action surnaturelle avec d’autant moins de scrupule que toujours elle le conduisait à manifester le miracle permanent dont il était le théâtre. Car ce n’était pas seulement à l’église qu’il s’enlevait de terre, c’était partout où le menaient ses pas. On rapporte qu’un prêtre Dom Antonio Chionello, se promenant avec lui dans un jardin, lui montra l’azur sans nuages et lui dit : — Frère Joseph, que Dieu a fait un beau ciel !… « A ces mots, comme si Dom Antoine l’eût invité à monter au ciel, le Saint pousse un grand cri, s’élève dans l’air et, d’un seul vol, va se poser à genoux sur la cime d’un olivier. La branche se balançait comme sous le poids d’un oiseau. Il resta là, ravi en Dieu, une demi-heure environ. Puis, revenu à lui, il demanda, d’un air embarrassé, à Dom Antonio comment il ferait pour descendre. L’ecclésiastique alla chercher une échelle et Joseph descendit. »

Une phrase du Saint révèle la violence de l’impulsion qu’il subissait chaque fois qu’il était projeté dans l’espace. Comme le cardinal Lauria lui demandait pourquoi il poussait une grande clameur en quittant le sol, il répondit : « La poudre de guerre, lorsqu’elle s’embrase dans l’arquebuse, éclate en un vaste bruit ; ainsi éclate mon cœur embrasé de l’amour divin. »

On comprend aussi que, favorisé d’une vue directe immédiate, presque continuelle de la Sainte Trinité, de la Vierge et des Saints, il ne pouvait se rendre attentif aux œuvres humaines. Pendant un séjour qu’il fit à Rome, l’évêque de Potenza, Mgr Claver le conduisit dans les sanctuaires célèbres et voulut lui faire admirer les tableaux et les statues qui les ornaient.