« Mais, raconte ce prélat, il marchait les yeux baissés au point de ne pas voir le pavé qu’il foulait. — Frère Joseph, lui dis-je, regardez donc toutes les merveilles qui nous entourent !… Il garda les paupières baissées et me répondit : — Je crois, je crois, je ne veux pas autre chose que ma foi… »

Non, le Saint n’était ni un esthète ni un amateur d’art. Il était mieux que cela : un grand poète vivant des odes sublimes au lieu de les écrire. Possédant le Paradis dans son âme, en quoi des peintures, même accomplies, des marbres, même supérieurement taillés, l’auraient-ils intéressé ? Au regard des images éblouissantes qui se succédaient en son esprit, les inventions les plus radieuses d’un Michel-Ange ou d’un Vinci ne pouvaient lui être que les volutes d’un brouillard importun. Il regardait sans cligner cet astre absolu : la Face de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il n’avait donc pas besoin d’effigies forcément imparfaites pour s’en suggérer l’incomparable beauté.


Le don de lire dans les âmes se manifestait chez Joseph de deux façons : ou bien, d’un coup d’œil jeté sur le visage de ses interlocuteurs, il découvrait ce qui se passait dans leur conscience, les pensées les plus secrètes — celles dont on a honte vis-à-vis de soi-même — les tares les mieux dissimulées, les péchés d’habitude. Ou bien, constatant, en une seconde, l’état de péché mortel où ces âmes croupissaient, il sentait une puanteur se dégager d’elles, si virulente, qu’elle le suffoquait. Dans l’un et l’autre cas, il prévenait, sans ménagement, les coupables et les sommait de se purifier.

Mille récits avèrent cette clairvoyance redoutable. Voici le résumé de quelques-uns.

Un jour, en voyage, Joseph rencontra, fort à l’improviste, dans une auberge, un gentilhomme très satisfait de lui-même et qui, menant une vie assez régulière, suivant les idées du monde, n’éprouvait pas, disait-il, le besoin de se confesser, sauf à Pâques.

A dîner ce personnage expliquait, avec complaisance, qu’il était l’ordre même et se targuait d’une grande aptitude aux rangements. Joseph se lève, fait le tour de la table, vient se rasseoir tout contre le vaniteux et, lui dardant un regard aigu dans les prunelles, lui dit : « Mon ami, tes affaires ne sont pas bien rangées… » L’autre se récrie. Mais le Saint hochant la tête : « Crois-moi, mets de l’ordre dans ta valise !… »

Il n’ajouta rien. Mais le gentilhomme se sentit percé à jour. Il comprit, d’une intuition brusque, que sa quiétude orgueilleuse n’était pas justifiée et il courut au plus prochain confessionnal.

Une autre fois, Joseph croisa, sur une route, un garçon d’une vingtaine d’années, connu pour être un grand coureur de filles. Le Saint ne l’avait jamais vu, auparavant. Néanmoins, il s’arrêta, saisit le paillard au bras et lui dit à l’oreille : « Frère, tu as la figure très sale, va te laver. »

Aussitôt, comme dans un miroir, le jeune luxurieux découvrit la malpropreté dégoûtante de son âme. Il saisit le symbole, fit pénitence et mena, par la suite, une vie régulière.