La marquise de Médicis, déposant du fait, ajouta que cette algarade si justifiée l’avait convertie et termina son récit par ces mots : « J’étais confuse comme une poule mouillée et je conclus de l’incident que Frère Joseph pénétrait le secret des cœurs. »
Il le pénétrait, en effet, si bien que, parfois, quand les autres religieux sortaient de l’office — d’où, comme on l’a vu, son exubérance d’amour de Dieu l’exilait — il arrêtait l’un ou l’autre, disant à celui-ci : « Toi, tu as dormi pendant plus d’un quart d’heure. » A celui-là : « Toi, tu as pensé que toutes ces récitations étaient insipides. » A un troisième : « Pourquoi t’es-tu permis de feuilleter l’antiphonaire en bâillant au lieu de louer le Seigneur ? »
« Il ne se trompait jamais », déclarent les actes.
Enfin, pour souligner à quel degré d’acuité se portait sa clairvoyance touchant la vie intérieure de ceux qui venaient l’entretenir, citons un dernier fait.
Le Père Francisco, des Mineurs Observants, rapporte : « La première fois que j’allai conférer avec le Frère Joseph, quoiqu’il ne m’eût jamais vu, il me décrivit, point par point, tous les actes ou événements de mon existence et notamment des choses de conscience qui ne pouvaient être connues que de Dieu seul. Et il m’annonça, selon la plus exacte vérité, beaucoup de choses qui m’arrivèrent par la suite. Je puis ajouter qu’un de mes pénitents m’a confié, en dehors de la confession, qu’étant lié d’amitié avec le Frère Joseph, il éprouvait, en sa présence, une vive confusion, sentant que ce frère devait connaître un péché de sa jeunesse dont il s’était confessé depuis longtemps. Un jour, frère Joseph lui dit : — Si tu veux être sincère, je te dirai quelque chose. L’autre ayant autorisé à parler, le frère lui raconta la faute dont il s’agit, lui dit qu’il avait omis de s’en confesser d’abord, qu’il l’avait déclarée ensuite et que c’était à cause de ce souvenir qu’il avait honte en sa présence. Cet homme n’avait cependant confié son secret à personne. Il déclara à Joseph que tout cela était vrai… »
VII
Un homme qui tutoie tout le monde, qui morigène les grandes dames, qui expose à la lumière les profondeurs fangeuses de certaines âmes, qui ne ménage aucun amour-propre, suscite forcément des haines et des rancunes. De plus, certains de ses confrères ne digèrent pas qu’il les reprenne pour leurs négligences à l’office ou pour leur dextérité à tourner, plus ou moins subtilement, la règle. D’autres le jalousent à cause de son action irrésistible sur les foules. Des piocheurs d’in-folio virent, avec mauvaise humeur, son pouvoir de ramener, en un tour de main, au bercail de l’Église force brebis vagabondes que les arguments de théologiens patentés n’avaient pu convaincre. Parce que le feu d’amour divin qui le brûle le fait danser de joie devant le Saint-Sacrement, des Pharisiens s’encolèrent. Des esprits pointus, qui contesteraient volontiers à Dieu le droit de se mêler des affaires de ce monde, lui font un grief de ses envolées et les tiennent pour des prestiges diaboliques. Enfin il froisse les uns par sa franchise, scandalise les autres par sa rusticité, inquiète les âmes routinières par les outrances de son zèle. Nous l’avons déjà dit : trancher sur l’ensemble ; c’est ce que n’importe quelle réunion d’hommes pardonne le plus difficilement aux grandes âmes et surtout à celles où habite l’Esprit-Saint.
Toutes ces malveillances, toutes ces rancunes, tous ces aveuglements, toutes ces vanités écorchées vives se coalisèrent et finirent par trouver un interprète. Ce fut un vicaire épiscopal dont Joseph avait eu l’occasion de flairer l’âme. Il la trouva malodorante et ne sut cacher l’impression pénible qu’il en ressentit.
Le vicaire furieux rédigea une dénonciation où l’injure alternait avec la calomnie. Les faits et les gestes du saint étaient présentés sous le jour le plus défavorable. Le libelle se terminait par ces mots : « En résumé, on voit circuler dans la province un braillard de trente-trois ans. Il se donne pour un autre Messie, traîne les populations après lui et les charme par de soi-disant prodiges que cette plèbe, incapable de discernement, accueille comme authentiques. J’ai cru qu’il fallait empêcher le mal de devenir incurable… »