Le redoutable tribunal donna, par la suite, une grande publicité aux raisons de doctrine et d’ordre social qui motivaient l’arrestation. Il en résulta que les partisans de Cazalla s’aperçurent avec effroi que, par ignorance ou étourderie, ils avaient failli se compromettre en soutenant un ennemi de l’Église. Ils se hâtèrent de le renier avec ensemble.
Le renom de Catherine s’en accrut. « Les gens du palais, dit le biographe, éprouvaient un peu de confusion ; ils apprenaient à reconnaître la faveur que Dieu leur avait faite en plaçant, parmi eux, une personne qui avait l’esprit de prophétie. » Quant à la princesse, comprenant enfin à quel danger elle venait d’échapper, elle ne cessait de remercier Catherine et la suppliait de lui pardonner d’avoir méprisé ses avertissements.
« Remercions Dieu seul ; il m’a fait voir ce qui allait arriver, répondit Catherine, et prions pour ce malheureux… »
Le procès de Cazalla et de ses complices dura plus d’un an. A la fin, ils furent condamnés, livrés au bras séculier et brûlés vifs sur la grande place de Valladolid, le 21 mai 1558. Ainsi s’accomplit, point par point, la prédiction de Catherine : — il brûle (déjà du feu de l’enfer), et il brûlera (bientôt sur le bûcher).
En ce temps-là, on ne badinait point avec l’hérésie. N’empêche qu’on peut tenir pour atroces et répugnants les procédés de l’Inquisition. Elle eût enfermé Cazalla, dont les erreurs se prouvaient génératrices d’anarchie et de corruption, la chose aurait été fort admissible. Mais le faire cuire, c’était préparer un sujet de déclamation aux sectateurs de la déesse Raison qui aiment fort guillotiner leurs adversaires mais qui s’indignent quand ceux-ci les mettent en grillades. En résumé, la barbarie obtuse des rôtisseurs comme celle des coupeurs de tête apparaissent, j’imagine, également abominables au regard de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
V
L’engouement prolongé de la princesse de Salerne pour la faconde de l’hérétique l’avait desservie auprès de Philippe II. D’autre part, l’esprit de méfiance qui caractérisait ce roi lui faisait voir d’un mauvais œil l’empressement des grands seigneurs autour d’une jeune femme dont la beauté, le charme et l’entrain lui semblaient des moyens d’intrigue contre les prérogatives de sa couronne. Comme en outre, elle s’estimait lésée par la confiscation des biens de son mari et qu’elle ne s’en taisait pas, il craignit qu’elle ne se formât un parti de Napolitains séditieux et de Castillans frondeurs qui ne tarderait pas à nouer quelque complot. Très probablement, primesautière et versatile, la princesse ne songeait à rien de pareil. Mais pour Philippe II, soupçonner et sévir c’était tout un.
C’est pourquoi, un jour qu’elle était venue lui rendre hommage, il lui déclara, d’un ton rogue, qu’il fallait qu’elle quittât, sur-le-champ, Valladolid et se rendît, pour n’en plus sortir, à Tolède. Il ajouta qu’il se chargeait lui-même de veiller sur ses intérêts et qu’il prendrait soin d’expliquer que la cause de cet exil n’entachait en rien son honneur.
« Cette sentence, dit le biographe, malgré le vernis d’or dont elle était revêtue, frappa la princesse d’un coup mortel qui, en peu de temps, la conduisit au tombeau. La langue d’un roi est un glaive acéré et le souffle de sa bouche tue ceux qui placent leur félicité en ce qu’on appellerait mieux leur malheur. »
Avant de mourir, la princesse fit un testament où elle recommandait au roi les personnes de sa maison. Philippe pourvut, d’une façon convenable, au sort des subalternes. Quant à Catherine de Cardonne, il la tenait depuis longtemps en grande estime et il n’avait pas oublié la clairvoyance surnaturelle dont elle avait fait preuve contre Cazalla. Désireux de s’attacher une personne aussi avant dans la faveur divine, il lui commanda de quitter Tolède et il la plaça, comme surintendante, chez son ministre favori don Rui Gomez de Silva. Non seulement elle y aurait la haute main sur la domesticité mais encore elle dirigerait l’éducation des deux infants : don Juan d’Autriche — frère naturel de Philippe et futur vainqueur de Lépante — et le prince héritier don Carlos.