Ce fut une tâche assez ardue pour Catherine que celle de former le caractère des jeunes princes. Don Juan se montrait d’une turbulence excessive. Quant à don Carlos, sa faiblesse d’esprit confinait presque à l’imbécillité. A force de soins et par un habile mélange de douceur et de fermeté, elle réussit pourtant à leur inculquer des habitudes religieuses. Elle avait surtout à combattre en eux l’orgueil du rang que les flatteries de l’entourage tendaient sans cesse à développer. Si, dans ce sens, elle obtint quelques résultats, ce fut par la franchise un peu bourrue de ses réprimandes.

Une anecdote révélera sa méthode.

Elle gardait, dans une armoire, des pâtisseries sèches et des confitures qu’elle leur donnait pour leur goûter. Or un jour, poussés par la gourmandise et profitant de son absence, les princes s’entendirent pour piller la cachette. La trouvant fermée, ils enfoncèrent la porte avec une telle violence qu’ils brisèrent les pots et les assiettes. Il s’ensuivit un gâchis de marmelades et de sirops où s’enlisaient les biscottes et les gaufrettes. Ils contemplaient, tout effarés, le dégât lorsque Catherine survint.

D’un coup d’œil, elle saisit ce qui venait de se passer. Alors, sans élever la voix mais sur un ton sévère qui fit trembler et rougir les enfants, elle leur dit : « Je m’étonne que Vos Altesses, qui auront un jour à commander les hommes, se soient conduits comme des valets sournois. J’espère que ceci vous servira de leçon et qu’à l’avenir le souci de votre dignité vous empêchera de vous ravaler de la sorte… »

Comme, lorsqu’ils se conduisaient bien, les princes la trouvaient pleine de tendresse et de sollicitude, ils la prirent en affection. « Ils l’appelaient mama », dit, avec bonhomie, le biographe.

VI

Par tout ce qui précède, nous pouvons maintenant nous représenter la personne morale de Catherine en ses traits essentiels : une volontaire exempte des faiblesses habituelles à son sexe ; une intelligence droite en qui le bon sens s’alliait à ce don d’ordre surnaturel : le discernement des esprits.

Sans doute, quelques-uns la jugeront malgracieuse, un peu trop… virago. Mais il ne faut pas demander à un pommier sauvage et qui repousse la greffe de porter des pêches d’espalier. Et l’on verra bientôt qu’étant prédestinée à fournir un exemple d’ascétisme, elle n’eût jamais réalisé ce que Dieu attendait de son énergie si elle avait souffert que le contact du monde ébréchât l’acier bien trempé de son âme.

Appréciée du Souverain, possédant la confiance du premier ministre, gouvernante des Infants, on l’enviait et on l’adulait. Mais elle avait un sens trop aigu de la réalité pour se laisser prendre aux surfaces. Sous la politesse des gens de cour, elle apercevait de bas calculs et des abîmes de vilenie. Pleine d’un dédain viril — qui n’allait pas sans quelque pitié — elle jugeait à sa valeur la société chatoyante qui bruissait autour d’elle.

« Ici, se disait-elle, sous l’écorce de la douceur, les paroles cachent le fiel de la haine. Ceux qui se prétendent amis sont autant de traîtres occupés à se nuire les uns aux autres. On se baise mutuellement les mains et l’on voudrait se sucer le sang. On reçoit un affront comme une faveur, avec l’espoir de le rendre au double. Quiconque ne déguise sa pensée doit s’attendre aux pires iniquités. Il n’est pas de turlupin juché sur des tréteaux hasardeux qui égale ces courtisans dans l’art de feindre des sentiments qu’ils n’éprouvent pas. Et leur religion !… Un masque d’hypocrisie sur des visages que ronge une lèpre de vices. Et le roi, lui-même : avec toute la puissance dont il est investi, son élévation lui devient une chaîne qui en fait l’esclave de ses flatteurs. Il se repaît de fumées et de vent ; mais, au fond, il sait bien que personne ne l’aime… Ah ! l’horrible existence que celle de tous ces malheureux : quelques années à papilloter dans l’illusion, puis le cercueil et la pourriture !… Ils pourrissent déjà. Et quelles âmes ils vous apporteront à juger, Seigneur ! »