Libéré, Mariano retourna en Italie où il resta, quelque temps, dans le désœuvrement. Puis il passa en Espagne où Philippe II le chargea d’un travail de canalisation pour rendre le Guadalquivir navigable. L’entreprise échoua. Mortifié de cet insuccès, Mariano prit le monde en dégoût. Il venait de faire la connaissance d’un Père Mathieu qui gouvernait une société d’ermites au désert del Tardon, près de Séville. Après avoir fait à Cordoue les exercices de saint Ignace, il décida de se joindre à eux. Il entra, dès lors, résolument dans la voie de la pénitence et de la prière. Mais, en 1568, un ordre de Philippe II l’appela à Aranjuez pour y rectifier, comme ingénieur, le cours du Tage. Cette mission remplie, il revint auprès des ermites et les établit à Pastrana dans les conditions rapportées plus haut. De retour à la montagne Saint-Pierre, après une entrevue avec sainte Térèse, il prit l’habit de Carme déchaussé, en qualité de frère convers, sous le nom d’Ambroise de Saint-Benoit.
De caractère, il était emporté, brusque, imaginatif à l’excès, sujet à des découragements avec de soudains retours d’énergie qui le faisaient foncer sur des obstacles et, parfois, dépasser le but. Ses manières de soldat et ses outrances donnèrent souvent bien du tintouin à sainte Térèse. Du reste, de grandes qualités compensaient les défauts dus à la chaleur de son sang : une extrême bonté, une franchise totale, le goût joyeux de la pénitence et, surtout, un amour de Dieu qui se traduisait par un zèle sans limites pour le service de la religion.
Quant aux formes de sa piété, Napolitain, il y mettait l’exubérance des gens de son pays. Il devait ressembler un peu à ces pèlerins de Sicile que je vis à Lourdes se coller contre la pierre de la Grotte, l’embrasser avec frénésie, y frotter leurs mains et leurs joues, peut-être même la lécher. Ensuite, ils éclataient en sanglots, bramaient et gesticulaient, fous de contrition, aux harangues de leurs prêtres. Ou encore, aux intervalles de leurs exercices, ils bondissaient sur les évêques qui traversaient l’esplanade et les assaillaient, avec des cris sauvages, afin de leur baiser l’anneau.
Le frère Ambroise ne se montrait sans doute pas tout à fait aussi agité. Cependant, je crois que, dans les manifestations extérieures de sa foi, il ne gardait guère de mesure. C’est, du moins, ce que sainte Térèse laisse soupçonner dans plusieurs passages de ses écrits. Cela ne l’empêche pas d’apprécier les mérites de l’excellent Mariano et de lui pardonner, avec un sourire d’indulgence maternelle, ses façons originales de glorifier Notre-Seigneur. — Et, au surplus, on peut admettre que Dieu préfère les Marianos qui débordent d’emballements généreux aux âmes molles et froides qui se traînent parmi les pratiques d’une dévotion languissante comme le font les limaces dans ces potagers funestes où s’étiolent des choux malingres et peu charnus.
XVI
Pour en revenir à Catherine, elle écrivit donc à Rui Gomez une longue lettre où elle lui indiquait le lieu de sa retraite, le genre de vie qu’elle menait et le dessein qu’elle avait formé. En terminant, elle le priait de lui envoyer tout de suite des religieux pour prendre possession de sa grotte.
Le prince, enchanté d’avoir retrouvé sa grande amie, n’hésita pas à la servir comme elle le désirait. Il se rendit au monastère et ayant fait assembler les religieux dans la salle du chapitre, il leur lut la missive de la Solitaire. Puis, les trouvant disposés à exécuter un projet si conforme aux intérêts du Carmel réformé, il ajouta : « Je suis obligé d’aller à la Cour ; mais je compte sur Vos Révérences pour qu’elles envoient quelqu’un à la Roda. Il nous amènera doña Catherine. Et elle venant ici, tout ira bien. »
Le Prieur approuva et désigna Mariano comme son délégué. Sans perdre une minute, le Frère Ambroise, déjà plein de vénération pour une aussi admirable pénitente, se mit en route.
A mesure qu’il approchait de Roda, il entendait partout l’éloge de la Bonne Femme et constatait sa popularité. Il se réjouit des impressions qu’il recueillait de la sorte mais il se garda de manifester son contentement parce qu’il lui avait été recommandé de garder le secret sur le but de son voyage.
Il ne fut pas plutôt en présence de Catherine que celle-ci s’écria : « Voilà, voilà l’habit que j’ai vu ! »