Pour échapper à ce supplice, elle se réfugia chez un de ses amis le señor Pierre Nino et tenta de se confiner dans sa chambre. Mais la cohue l’y suivit et força toutes les barrières. Aussi, ce lui fut une délivrance quand elle reçut l’ordre de venir à l’Escurial où la Cour résidait alors. Elle s’y rendit sans retard.
Les princes et particulièrement doña Jeanne d’Autriche, sœur du Roi, la reçurent avec déférence et lui marquèrent beaucoup d’affection. La princesse la prit dans son appartement pour la soustraire aux obsessions des courtisans qui, la voyant en faveur, se hâtaient de solliciter ses apostilles auprès des puissances.
Jeanne d’Autriche avait avec Catherine de longues conversations où elle lui ouvrait son âme sans restriction et elle en obtint les plus précieux avis pour son salut.
Cependant les dames d’honneur jalousaient Catherine. De dépit, elles feignirent de se scandaliser parce que, devenue fort rustique dans la solitude, elle avait oublié la morne étiquette et le langage empesé de la Cour. Quelque chose de leurs propos malveillants revint à Catherine qui, tout de suite, résolut de s’en expliquer avec la princesse.
« Vois-tu, ma fille, lui dit-elle, il ne faut pas m’en vouloir si j’oublie, la plupart du temps, de t’appeler Altesse royale. Sur ma montagne, le cérémonial m’est sorti de la tête ; et puis tiens compte de ceci que, pendant des années, je n’ai causé qu’avec des bûcherons et des pâtres. Si tu ne peux pas supporter mes manières villageoises ou si je t’ennuie, renvoie-moi et laisse-moi retourner à ma grotte ; je m’y entends très bien avec mes voisins. »
Cette déclaration si franche plut à la princesse. Moins sotte que ses camérières, « elle embrassa l’ermite en lui disant qu’elle lui faisait très volontiers grâce de tous les titres, pourvu qu’elle l’en dédommageât par un redoublement d’amitié. Elle ajouta : « Traitez-moi comme une de vos voisines ; rien ne peut me faire plus de plaisir… »
Peu après, la Cour retourna à Madrid où Catherine la suivit. La sœur du Roi la garda auprès d’elle et s’en faisait souvent accompagner lorsqu’elle sortait en carrosse. Le populaire s’empressait autour et prodiguait les acclamations à l’adresse de la Bonne Femme. Et naïvement, celle-ci distribuait des bénédictions, comme elle en avait pris l’habitude au désert. D’ailleurs ce geste lui était devenu à peu près machinal.
Le nonce du Pape Ormétano, récemment arrivé de Rome, ignorait l’histoire de la Solitaire. Certains envieux se servirent de cette circonstance pour l’indisposer contre elle. Ils vinrent le trouver et lui rapportèrent qu’on voyait sans cesse dans les rues, un carme déchaussé en voiture avec des dames et qui donnait des bénédictions comme s’il eût été un évêque. Ormétano, Napolitain lui aussi, connaissait depuis longtemps Mariano. Il le manda sur-le-champ et lui ordonna, d’un ton irrité, de lui amener ce singulier religieux qui se permettait de semblables irrégularités. Mariano essaya de donner quelques éclaircissements. Mais le nonce lui coupa la parole en répétant : « Je vous dis de le faire comparaître devant moi et tout de suite, et sans chercher des excuses !… »
Mariano transmit l’ordre à Catherine mais voulant voir de quelle façon, elle affronterait la colère du nonce, il se garda de lui dire que le prélat était fort monté contre elle.
Dans l’intervalle, Ormétano avait appris qu’il s’agissait d’une femme habillée en religieux ; et, bien entendu, les malveillants lui avaient présenté les choses de manière à le courroucer encore davantage.