Nous passerons rapidement sur les premières années de cette existence. Ce qu’il nous importe seulement de connaître ce sont les circonstances où se développa la vocation religieuse de la Mère Camille.

Enfant, elle se montra d’abord assez vaniteuse des larges yeux noirs qui lui éclairaient toute la figure ; en outre, d’après son propre témoignage, elle manifestait un caractère impérieux et une force de volonté qui serait allée jusqu’à l’entêtement si ses parents — fort répandus dans le grand monde et, néanmoins, fort pieux — n’avaient pris soin de la corriger sans faiblesse.

Elle avait huit ans quand elle fut mise pensionnaire à la Visitation. Cette entrée au couvent déplut fort à la petite fille. L’esprit d’indépendance étant fort développé en elle, il arriva que dès la première minute où elle fut confiée aux soins des Religieuses par sa mère, elle entra en courroux. Trépignant, sanglotant, poussant les hauts cris, elle demandait à sortir, refusait de coucher au dortoir et de revêtir la robe d’uniforme. Il fallut toute la diplomatie de la Supérieure pour obtenir d’elle un semblant de résignation. Même quand elle parut soumise, en son intérieur, elle demeurait indignée contre la discipline et ne rêvait que d’escalader le mur du monastère pour retourner dans sa famille.

Peu à peu, sous l’influence de sa maîtresse de classe, Mme de Nollant, qui savait joindre la douceur à la fermeté, elle devint plus docile. Puis elle prit goût aux exercices de piété que, d’abord, elle considérait comme de fastidieuses obligations. Une petite flamme d’amour de Dieu commença de s’allumer dans son cœur. Dès lors, « le changement opéré chez Camille fut si notable que, trois ans après son entrée à la Visitation, elle était jugée digne d’être préparée à la confirmation qui, à cette époque, précédait souvent la première communion. »

Elle avait donc onze ans à la date de la cérémonie. Lorsque le Saint-Esprit descendit en elle, il lui sembla qu’un flot de lumière inondait son âme et qu’une voix mystérieuse la sollicitait de se détacher du monde pour être toute à Dieu. Presque défaillante de bonheur sous le souffle ardent qui la pénétrait, elle s’écria mentalement : « Seigneur, je me donne à vous ; me voici prête à accomplir votre volonté entière. »

Le moment venu de quitter la chapelle, l’enfant resta immobile. Elle était si ravie, hors d’elle-même, que deux religieuses, la croyant indisposée, l’emportèrent dans leurs bras.

Cette touche de la Grâce sanctifiante lui laissa une empreinte ineffaçable ; de ce jour, Camille comprit qu’elle serait religieuse. « Elle ne déviera plus de sa voie. Si des défaillances surviennent, elles seront courtes ; si les luttes se multiplient, elle les comptera par des victoires. »

Ses projets d’avenir s’étant fixés de la sorte, elle prit à tâche d’écarter tout ce qui aurait pu la distraire de sa vocation. Elle rechercha les occasions de briser son amour-propre, d’anéantir les velléités de révolte contre la règle qui lui revenaient par intervalles. Songeant au vœu de pauvreté, qu’elle comptait prononcer le plus tôt qu’il se pourrait, elle fit cadeau à ses compagnes des petits bijoux contenus dans une cassette qu’elle avait apportée au monastère. Elle refusa de prendre des leçons de danse et, quoique elle eût la voix très belle naturellement, elle réussit à éviter qu’on la cultivât. Le professeur de chant s’en plaignait. Mais elle lui répondit : « Je ne veux pas apprendre à chanter des romances. »

Bref, pendant ces années de pension, comme elle l’a dit plus tard, elle fit son possible pour éviter d’affaiblir le rayonnement de l’Esprit-Saint qu’elle sentait résider, d’une façon permanente, au centre de son âme.