Camille se trouvait fort heureuse à la Visitation lorsque son père, le comte de Soyecourt, dont elle était la préférée, l’en retira pour la garder quelque temps auprès de lui. Mais au XVIIIe siècle, il n’était guère de coutume que les jeunes filles achevassent leur éducation au foyer domestique. C’est pourquoi, l’époque de sa première communion approchant, on la conduisit, avec ses sœurs, chez les Bénédictines de Tresnel.
Une épreuve des plus douloureuses l’attendait dans cette maison. Non seulement la communauté suivait une règle très austère mais elle s’était contaminée de jansénisme et les religieuses mettaient un zèle farouche à modeler l’esprit de leurs élèves d’après cette morne doctrine. Sous leur influence, Camille sentit comme une cendre froide étouffer peu à peu la flamme d’amour divin qu’elle entretenait dans son âme. Comme on ne cessait de lui répéter que Jésus-Christ est un Maître implacable qui prédestine la plupart des hommes à la damnation et ne sauve que quelques élus arbitrairement choisis, elle vécut dans le tremblement et dans l’effroi. Elle se demandait, à chaque instant, si, malgré son ardent désir de la Grâce efficace et son ferme propos de tout entreprendre pour mériter son salut, elle n’était pas une réprouvée. Elle se torturait de scrupules dont on trouve l’écho dans les notes où elle tâchait de s’expliquer, à elle-même, ses états d’âme. Elle écrivait par exemple : « Seigneur, parlez à votre petite servante abattue et désolée ; relevez son courage ; rendez la paix à son cœur agité. Dites à mon âme qu’il lui est né un Sauveur… Mais êtes-vous né pour moi, Dieu de justice ? Je voudrais le croire : naissez donc dans mon pauvre cœur et achevez de vous y former. »
Cependant, nul secours ne lui venait de l’entourage. Courbées, elles aussi, sous le joug écrasant de l’implacable Divinité que l’hérésie leur imposait, les Bénédictines renchérissaient sur la doctrine des prêtres aberrants qui les dirigeaient. Rassurer les enfants dont elles avaient pris la charge leur aurait semblé une coupable faiblesse. A peine un atome d’espérance dans un océan de crainte, telle était la matière de leur enseignement.
Camille, étant d’une santé assez délicate, finit par succomber sous le bloc de glace dont on l’écrasait. Elle tomba si gravement malade que les médecins jugèrent qu’elle n’en reviendrait pas. Dieu pourtant lui rendit la santé d’une façon tellement inopinée qu’on crut y voir un miracle. Mais elle continua d’ignorer la paix de l’âme car à peine fut-elle rétablie que le Démon l’attaqua par la tentation de désespoir. « Aux suggestions infernales, dit le biographe, s’ajouta l’influence de lectures hasardées contenant des enseignements aussi faux que terrifiants, sur la préparation aux sacrements. En proie à de mortelles angoisses, n’entrevoyant, pour l’avenir, que de désolantes perspectives, livrée surtout à l’isolement le plus complet, elle perdit peu à peu ses forces et donna des chances de succès au tentateur. Une taciturnité morose s’empara d’elle et c’est avec peine qu’elle réussissait à dissimuler sa tristesse. »
Ce fut dans cet état qu’elle fit sa première communion. Selon les principes du jansénisme, la cérémonie avait été différée le plus possible. Camille avait quinze ans et demi lorsqu’elle s’approcha, pour la première fois, de la Sainte Table. Toujours dominée par le sentiment qu’elle était indigne de recevoir son Dieu, elle communia sans joie — cependant avec la ferme volonté de le servir sans partage et sans défaillance. « J’espérais seulement, a-t-elle dit plus tard, que cette communion me sanctifierait et me maintiendrait dans l’aversion pour le péché. »
Elle rentra ensuite dans sa famille où de nouvelles épreuves l’attendaient.
III
L’empreinte du jansénisme sur son âme avait été si forte, qu’elle persista lorsque Camille se trouva dans un milieu où les sombres impressions reçues au monastère auraient pu se dissiper. C’est ainsi qu’elle conserva cette crainte de la communion qui caractérise la secte et qu’elle laissa couler bien des jours avant d’oser recevoir de nouveau le sacrement. Elle souffrait d’autant plus de la contrainte qu’elle s’imposait de la sorte que son âme aurait voulu se dilater hors des ténèbres où elle languissait. Néanmoins, si épaisse que fût cette ombre où elle demeurait comme prostrée, elle voyait toujours, au plus intime d’elle-même, briller une petite étincelle du feu d’amour divin qu’elle avait reçu lors de sa confirmation et elle entendait parfois une voix mystérieuse lui chuchoter qu’elle prendrait le voile, si indigne qu’elle s’en jugeât. C’était sa vocation qui subsistait malgré les subterfuges employés par le Mauvais pour la maintenir sur la route de la désespérance.
Elle vivait donc dans cet état d’angoisse perpétuel et d’incertitude à peine atténué par un rudiment de lumière intérieure lorsque un événement se produisit qui l’obligea de prendre un parti décisif en lui fournissant une preuve que son penchant vers la vie religieuse constituait sa raison d’être au regard de Dieu.
Quoiqu’elle n’eût que dix-sept ans, ses parents décidèrent de la marier avec un vieux gentilhomme, des plus fripés, violemment asthmatique, cacochyme et brèche-dents mais chez qui force sacs d’écus compensaient — d’après les « gens pratiques », — la décrépitude. Au XVIIIe siècle, il n’était pas toléré qu’une mineure manifestât de l’opposition à un mariage voulu par ses père et mère. Camille ne concevait même pas qu’elle pût refuser le parti qu’on lui proposait. Tout ce qu’elle osa, ce fut de prier, ardemment et avec larmes, Notre-Seigneur, de lui épargner la catastrophe matrimoniale dont la seule pensée lui faisait horreur.