Puis d’un coup de poing en pleine poitrine, elle renverse la Sœur sur le pavé. Le mouron et les lettres s’éparpillent çà et là. L’autre s’en empare, rosse la Sœur d’importance et s’éloigne en emportant les papiers. Il ne résulta rien de cette alerte. Mais les Carmélites n’osèrent plus employer le subterfuge. L’abbé de Launay, leur directeur, se chargea dès lors de transmettre les missives. Déguisé, il allait d’une communauté à l’autre. Et même il réussit à leur dire parfois la messe. A cet effet, se donnant pour professeur de dessin, il circulait dans Paris, un carton à modèles qui contenait une pierre d’autel sous le bras et, à la main, un étui à estampes renfermant un calice démonté. Il leur avait permis de garder le Saint-Sacrement dans une armoire, avec recommandation expresse de consommer les Saintes-Espèces, au moindre soupçon d’une visite domiciliaire.

« Jour et nuit, écrit la biographe, le divin prisonnier était adoré dans l’humble chambre transformée en chapelle. Il résidait dans un petit tabernacle, continuant à être leur force et leur espérance. Si momentanément il paraissait sommeiller, c’était afin de recevoir l’hommage de leur foi invincible et de leur confiance sans bornes. »

Sous l’égide du Sauveur, les Carmélites récitaient le bréviaire en commun ou séparément, veillaient, priaient, se mortifiaient — bref tâchaient d’observer sans trop de lacunes le coutumier de l’ordre. Cette existence d’oraison et d’entier abandon à Dieu acheva, pour ainsi dire, la formation de Sœur Camille. Elle y acquit ce calme imperturbable et cette fermeté d’esprit dont elle devait donner tant de preuves par la suite.

Le petit groupe ne possédant aucune ressource, les religieuses se mirent à confectionner des broderies qu’elles vendaient dans le voisinage. Elles tiraient de cette industrie quelques assignats qui leur procuraient une chétive nourriture. Pour ce travail, Camille ne les aidait guère. « J’y étais si peu apte, a-t-elle dit plus tard, que, pendant que mes sœurs profitaient des dernières lueurs du jour pour tirer l’aiguille, je me réfugiais tout près de notre cher Tabernacle et je priais. »

Elle se donna aussi pour objectif de soutenir le moral de la communauté. Aux récréations, elle montrait de la bonne humeur, elle savait par des propos enjoués « faire rentrer dans les cœurs alarmés la fière énergie dont le sien débordait ».

« Que ferons-nous, demandait une des Sœurs, si l’on nous mène devant les tribunaux ?

— Ce que Dieu voudra, répondit-elle ; n’a-t-il pas dit que son Esprit se tiendra lui-même sur nos lèvres pour nous donner les paroles qui conviendront. Comptons sur Lui… »


Cependant la quiétude relative du petit cénacle ne dura guère. Elles étaient espionnées de près et bientôt les zélés de la section acquirent la certitude qu’elles recevaient des prêtres insermentés. En ce temps, cela constituait un crime capital. Au nom de la liberté, on avait le droit de rendre hommage à des gourgandines représentant la déesse Raison et hissées sur les autels des églises profanées. Mais rester fidèle à l’Église, accueillir ses ministres proscrits, c’était se vouer à la guillotine, à la prison ou la déportation.

Un Polonais, président de la section, s’était juré de perdre les Carmélites contre lesquelles il nourrissait une haine démocratique. Il les dénonça et obtint un mandat de perquisition suivi de l’ordre d’arrêter ces « suspectes ».