Sœur Camille demanda le papier, examina le texte incriminé et répondit avec un sourire assez malicieux : « Vous avez mal lu ; il ne s’agit pas de la nation mais de la nature. Mon correspondant m’écrivait ceci : Il faut faire mourir la nature et quand elle se révolte, la comprimer quoi qu’il en coûte… Cela s’adresse à ma personne morale et n’a rien à voir avec la politique. »

Mais l’autre n’était pas convaincu. Il hocha la tête et mit la lettre de côté comme très suspecte.

On saisit combien, menés par des êtres aussi obtus, les interrogatoires devenaient périlleux. Il ne faut pas oublier que, dans la plupart des cas, les inculpées se trouvaient en présence d’imbéciles féroces du même acabit.

Aussi l’on partage l’indignation de Taine quand relatant une séance de ce genre, il s’écrie : « Le soi-disant conspirateur est livré à des bêtes grossières, colériques et despotiques, qui n’écoutent rien, qui ne comprennent rien, qui n’entendent même pas les mots usuels, qui trébuchent dans leurs quiproquos, et qui, pour singer l’intelligence, pataugent dans l’ânerie. Soumise au gouvernement révolutionnaire, la France ressemble à une créature humaine que l’on forcerait à marcher sur sa tête et à penser avec ses pieds. » (Origines de la France contemporaine.)


En une autre occasion, Sœur Camille montra que si elle usait de prudence ou gardait bouche close quand ses réponses auraient pu servir contre autrui, elle ne ménageait rien dès qu’il s’agissait de confesser sa foi.

On avait mis la main, lors de la perquisition, sur un certain nombre d’images du Sacré-Cœur. Cet emblème, plus que tout autre, avait le privilège de faire entrer en fureur les révolutionnaires. Ils y voyaient à la fois un symbole de « la superstition romaine » et un signe de ralliement pour les aristos.

Interrogée dans ce sens, Sœur Camille s’écria : « Le Sacré-Cœur de Jésus, oh ! ici, je ne crains de compromettre personne ; je puis répondre en toute liberté ! Vous me reprochez d’avoir dessiné ces images, eh bien, je m’en fais gloire et si, à cause de cela, vous me condamnez, j’aurai le bonheur de mourir pour ma foi ! Le Sacré-Cœur de Jésus m’est plus cher que la vie et si, au prix de mon existence, j’obtenais qu’il soit plus connu et plus aimé, je m’estimerais trop heureuse !

— Combien avez-vous fabriqué de ces images ? demanda l’un des juges.

— J’en ai tant fait et tant donné, répliqua tranquillement la Sœur, que je ne m’en rappelle plus le nombre… »