Ce qu’il faut retenir de cette existence au jour le jour, c’est la sérénité parfaite avec laquelle Sœur Camille en supporta les souffrances et les angoisses. Elle avait à endurer un maximum de tribulations : le chagrin que lui avait causé la mort tragique de ses parents lui déchirait l’âme ; elle vivait dans la misère, parmi les outrages, les soupçons et les sévices ; d’un moment à l’autre, elle pouvait être arrêtée, jetée en prison, guillotinée ; enfin les émotions terribles ressenties depuis le commencement de la Révolution lui avaient infligé une maladie de cœur si grave que, quelques années après, les médecins disaient qu’elle en mourrait de bonne heure.

Or, malgré le présent si sombre et l’avenir si incertain, elle demeurait tellement unie à la croix du bon Maître, elle gardait, selon sa vocation, une conscience si nette de sa fonction de victime expiatoire pour les péchés et les folies sacrilèges de ses contemporains, qu’une paix radieuse émanait d’elle. Ah ! c’est que le soleil intérieur ne cessait de rayonner à travers les nuées qu’accumulait l’orage révolutionnaire. Quelque chose de cette illumination surnaturelle apparaissait dans son regard limpide. Tous ceux qui l’approchaient en étaient impressionnés. L’influence était si formelle que le maire des Moulineaux, sans-culotte effervescent, s’ébahissait de la subir : « Cette petite nonnain défroquée, disait-il, quand elle me regarde avec son air tranquille, elle me ferait faire tout ce qu’elle veut… »

O sang lumineux de Jésus, comme tu empourpres l’âme qui se voue à revivre ta Passion ! Même ceux qui t’outragent ou te nient reçoivent tes effluves et les splendeurs de ta Charité intarissable…

X

La vie errante de Sœur Camille n’était pas encore terminée. La ferme des Moulineaux fut mise en vente et la pauvre vagabonde involontaire dut chercher un autre asile. L’employé de la mairie, chargé de la surveillance des ci-devant nobles, la prit en pitié et la logea dans une maison abandonnée du village d’Issy. C’était une masure en ruines mais Camille se jugeait trop heureuse d’avoir un toit pour s’abriter car toutes ressources lui faisant alors défaut, elle ne possédait pas de quoi payer la location même d’une mansarde.

Dans ce dénuement, une aubaine lui vint. Une ancienne Sœur converse de la rue de Grenelle, Catherine de la Résurrection apprit sa détresse et vint vivre avec elle. La bonne fille possédait deux cents francs qu’elle avait gagnés en se plaçant comme servante depuis l’époque de la dispersion. Cette somme minime suffit à faire subsister les deux religieuses pendant plus de trois mois.

Dans l’humble réduit où elles vivotaient de la sorte, elles réussirent à disposer une chapelle et des prêtres réfractaires, cachés dans les carrières et les bois des environs, y vinrent dire de temps en temps la messe en grand secret. Les Carmélites reçurent d’une façon assez suivie la Sainte Eucharistie dont elles étaient privées depuis si longtemps. Et, comme on le pense bien, ce divin fortifiant leur fit oublier toutes les privations.

Sur ces entrefaites, arriva la réaction de Thermidor : Robespierre et sa bande furent mis hors la loi par l’initiative de quelques-uns de leurs complices qui, rompant avec la lâcheté propre aux énergumènes de la Convention, guillotinèrent l’affreux Petdeloup pour éviter qu’il les guillotinât. Le régime de la Terreur s’effondra dans la boue et dans les flaques de sang. Les prisons s’ouvrirent et les proscrits respirèrent.

Comme l’a très bien dit M. Pierre de la Gorce, dans sa belle Histoire religieuse de la Révolution (T. III in fine) : « On tuera encore. Il y aura encore dans l’ordre politique bien des violences, dans l’ordre religieux bien des persécutions. Cependant, pour qui ne s’applique pas aux détails mais voit les événements par masses, on a touché le fond de l’abîme. Maintenant c’est la remontée qui commence. Elle commence par la société civile. Encore quelques mois, et bien qu’avec de tenaces pratiques d’intolérance, bien qu’avec le maintien de lois iniques, elle commencera aussi pour la société religieuse… »