Camille épouvantée s’enfuit avec sa tasse vide. « Ce jour-là, elle ne mangea rien. »

Certain jour où des travaux de couture lui avaient rapporté une pincée d’assignats, elle voulut faire des provisions. Ayant acquis des œufs, quelques légumes et un quarteron de beurre, elle en avait rempli un petit panier qu’elle emportait chez elle, lorsque chemin faisant, l’idée lui vint de rendre visite à quelques-unes de ses Sœurs réunies rue du Regard. Les religieuses ignoraient sa détresse. Souffrant, elles-mêmes de la faim, d’une façon à peu près continuelle, elles crurent que Camille leur apportait du secours. Elles l’embrassent et lui expriment, les larmes aux yeux, leur reconnaissance. « Devant cette explosion de gratitude, la visiteuse se garde bien de les détromper. Elle leur abandonne le panier dont le contenu devait la faire vivre plus d’une semaine. Elle se retire, s’égayant à part soi de la plaisante aventure et on ne peut plus heureuse d’avoir pu leur dissimuler cet acte de charité. »

Quand elle souffrait par trop de la famine, elle se glissait dans le jardin de l’hôtel de Soyecourt où un domestique avait été laissé comme gardien des scellés apposés par la police. Cet homme élevait quelques poules. La Sœur s’informait si elles avaient pondu. Dans l’affirmative, elle demandait un œuf, le gobait cru sur place — et cela faisait le repas d’une journée.

Quelquefois, elle reçut l’aumône. C’est ainsi qu’un matin où sa fortune se montait à trois sous, elle les offrit à une vieille marchande de pommes contre une demi-douzaine de ces fruits. La bonne femme considère sa maigreur et ses traits tirés, et aussitôt elle lui met dans les mains une livre de ses plus belles pommes en lui disant d’une voix amicale : « Tenez, ma mignonne, fourrez tout cela dans vos poches et gardez vos trois sous. »


Elle n’était pas au bout de ses peines, car le 16 avril 1794, la Convention vota un décret interdisant aux « ci-devant nobles » d’habiter Paris. Camille dut obéir. Ne voulant pas trop s’éloigner de ses compagnes, elle se réfugia aux Moulineaux, dans une ferme qui appartenait à ses parents. Un régisseur malhonnête s’y était habitué à considérer le domaine comme son bien propre et s’en attribuait le revenu au détriment des propriétaires légitimes. Il reçut assez mal la fugitive mais il n’osa point lui refuser abri et nourriture. Quoique avec mauvaise grâce, il souffrit que la Sœur s’occupât de la vente des denrées et en tirât quelques ressources ; mais en compensation, il exigea qu’elle fît la besogne d’une fille de ferme.

Étant sous la surveillance de la police, elle devait se présenter, chaque jour, à la municipalité. Lorsqu’elle voulait se rendre, pour quelques heures à Paris, il lui fallait solliciter une permission spéciale qui ne lui était accordée qu’après cent formalités malveillantes.

Elle n’en continuait pas moins à suivre sa règle aussi exactement que possible ; c’était sa seule joie et elle ne craignait qu’une chose, c’était de manquer de ferveur. On jugera combien sa fidélité fut méritoire par ce passage d’une de ses lettres : « Le soir, lorsqu’après une journée de labeur tel que je n’en avais jamais connu, il me fallait réciter Matines après neuf heures, le violent effort que je devais faire pour vaincre ma lassitude me donnait une fièvre qui m’empêchait de dormir toute la nuit. »

Dans le même temps, Dieu lui envoya un directeur : M. Jalabert, ancien archidiacre de Notre-Dame, qui avait trouvé une cachette dans une maison de l’île Saint-Louis. Ce fut un grand réconfort pour Camille que de se rendre, tous les huit jours environ, auprès de lui. Elle se confessait ; recueillait précieusement les consolations du bon prêtre et, parfois aussi, assistait à une messe clandestine où elle recevait la sainte communion.

Pour traverser les rues de Paris sans être remarquée, elle s’affublait du costume que presque toutes les femmes du peuple revêtaient à cette époque : une jupe blanche rayée de rose ou de bleu, un grand fichu noué dans le dos, un bonnet de mousseline piqué d’une cocarde tricolore et des sabots. Cette tenue ne lui plaisait guère. Aussi pour la subir le moins longtemps possible, elle partait des Moulineaux, vêtue de la robe de bure brune qu’elle portait à la ferme et avec son « déguisement » — comme elle dit — dans une serviette, sous son bras. Arrivée dans la plaine de Grenelle, elle s’arrêtait derrière un buisson, changeait de vêtements et entrait en ville, pareille à tout le monde. Au retour, elle se rhabillait en paysanne à la même place.