Elle s’attendait à suivre sans grand délai ses parents en prison. Mais probablement la police estima qu’en lui laissant la liberté et en surveillant toutes ses démarches, on arriverait, par elle, à découvrir la retraite de quelqu’un des prêtres réfractaires qui se cachaient un peu partout dans Paris. Ce calcul fut trompé : la Sœur, soupçonnant qu’on lui réservait le rôle d’indicatrice involontaire, se garda bien d’aller voir ses directeurs dont elle n’ignorait pourtant pas la retraite. Pour plus de sûreté, elle décida de quitter l’hôtel de Soyecourt et de se dérober, si possible, à l’espionnage des agents du Comité.

« L’arrestation de sa famille, écrit la biographe, la prévision de ce qui allait suivre lui étaient une manifestation de la voie qui s’ouvrait devant elle. Il était évident que Dieu voulait lui demander plus qu’il n’a coutume de faire même à ses épouses. L’héroïsme lui était offert, mais l’héroïsme dépouillé de gloire, l’héroïsme à petite journée, c’est-à-dire non tel ou tel acte passager dont la promptitude rend l’exécution facile, mais l’héroïsme qui lutte pied à pied contre les écueils du chemin, qui soutient, avec énergie, des combats quotidiens et renouvelés sous les formes les plus pénibles… » Il lui fallut accepter la lutte dans la solitude du cœur et de l’âme, vivre de Dieu seul, « sans secours spirituels, parmi des inquiétudes constamment renouvelées, et dans le dénuement. Cet héroïsme, elle l’accepta ».

Les épreuves se multiplièrent. Le 25 mars, Mme de Soyecourt mourut en prison d’une fièvre infectieuse. Peu après M. de Soyecourt et Mme d’Hinnisdal comparurent devant le Tribunal révolutionnaire, furent condamnés à mort presque sans débats et guillotinés le jour même. Mme de la Tour, remise en liberté, alla se cacher en province. Des autres parents de Camille, aucune nouvelle.

La Sœur, accompagnée d’une Carmélite de Pontoise qu’elle avait recueillie sur le pavé, quitta donc la maison paternelle. Afin de déjouer les recherches dont elle était l’objet, pendant plusieurs semaines, elle se transporta de taudis en taudis, dénuée de linge et de vêtements de rechange. Quant aux ressources pécuniaires, au moment de sa fuite, elle possédait six francs.

Décrivant cette période de son existence, elle a dit plus tard : « Que de fois j’ai passé la journée sans nourriture ! Le jeûne du Carmel si rigoureux n’approche pas de celui qui m’était imposé à cette époque. Quand j’avais pu, grâce à un peu de travail ou à la charité d’autrui, obtenir quelques aliments, mon inhabileté à les apprêter les rendait presque inutiles. Ma compagne n’était guère plus adroite que moi. Si bien que, habituellement, nous n’obtenions que d’étranges ragoûts. » Par exemple, il leur arrivait d’acheter un hareng saur. Ne sachant de quelle façon l’accommoder, elles le faisaient cuire dans de l’eau chaude et trempaient un peu de pain dans le bouillon.

« Mon estomac, dit-elle, avait bien de la peine à garder ce potage. Mais ce n’est pas tout ; une fois nous avions réservé le poisson pour notre repas du lendemain, quand un malencontreux chat, peu soucieux de nos mésaventures, y ajouta celle de dévorer, la nuit même, notre réserve. »

C’était un désastre, car dans son ignorance de la vie pratique, elle avait espéré ne dépenser qu’un sou par jour pour sa subsistance.

Une autre fois, entendant le cri d’un marchand de lait dans la rue, elle descendit aussitôt de sa mansarde, avec une petite tasse, pour s’en procurer. Comme elle passait les bras à travers les barreaux de la charrette, le laitier remarquant la blancheur et la finesse de ses mains soupçonna une aristocrate.

« Hé là, sacré petite ci-devant, s’écria-t-il, avec un gros rire, on a donc oublié de te couper le cou ? »

Et en même temps, le malotru fit mine de lui prendre la taille.