3o L’ont-elles fait dans le dessein de troubler l’État par une guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres et contre l’autorité légitime ?

La réponse affirmative sur les trois points emportait la peine de mort. Mais le jury, peut-être impressionné par l’attitude des religieuses, peut-être travaillé par quelque scrupule de conscience, répondit : Oui aux deux premières questions et non à la troisième qui était la plus dangereuse.

Sur quoi, Fouquier-Tinville se leva et requit l’application de la loi. « Pour préambule, il qualifia les religieuses de vierges folles, puis il ajouta que puisqu’il était jugé qu’elles vivaient loin des affaires publiques, elles n’auraient subi que la peine de la réclusion, comme suspectes, mais que, n’ayant pas voulu dire la demeure et les noms des prêtres réfractaires qui venaient chez elles, c’était comme si elles les avaient cachés dans leur maison (sic). En conséquence, elles étaient condamnées à la déportation et leurs biens confisqués au profit de la nation. »

Le tribunal prononça donc la peine de la déportation. Et l’auditoire, convaincu qu’en exilant des Carmélites fidèles à l’Église, on sauvait d’un grand danger le régime, cria : Vive la République !

En attendant qu’on les transportât à Cayenne, les Carmélites furent incarcérées à la Salpêtrière, maison de détention réservée d’habitude aux prostituées clandestines et aux voleuses. Le 9 Thermidor, qui mit fin à la Terreur, ne leur donna cependant pas la liberté. On les transféra d’abord à Bicêtre, parmi les folles, puis à la prison des Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor. Enfin en 1796 sur les démarches pressantes d’un ami inconnu, elles furent exilées en Belgique et trouvèrent un refuge au Carmel de Termonde.

IX

Sœur Camille, retirée chez ses parents, y observa autant que possible, la vie claustrale. « Elle pouvait librement vaquer à ses exercices et jouir d’une profonde retraite. On la servait en maigre aux mêmes heures qu’à son couvent et Mme de Soyecourt préférait souvent se priver de la présence de sa fille plutôt que de troubler sa solitude. »

Malgré ce respect de sa vocation, la Carmélite souffrait d’être séparée de ses Sœurs et se sentait d’autant plus isolée que, par prudence, elle n’osait que rarement rendre visite à la Prieure et aux petits groupes dispersés çà et là. Pour reprendre la clôture, elle forma, un moment, le projet d’aller jusqu’à Rome à pied et en demandant l’aumône : « Je me serais présentée, disait-elle, comme une pauvre inconnue aux Carmélites de cette ville et je leur aurais demandé l’entrée de leur solitude. Elles auraient certainement eu pitié de moi ; chez elles j’aurais retrouvé le milieu sans lequel il me semblait que je ne pourrais plus vivre. »

Elle avait déjà fait ses préparatifs et le jour du départ était fixé. Mais sa mère qui, de toute sa tendresse, s’opposait à ce dessein, lui montra une lettre d’un cardinal qui, consulté, condamnait absolument un exode aussi périlleux.

Camille se résigna. Elle espérait, du moins, pouvoir continuer à vivre en religieuse dans l’hôtel familial quand, le 12 février 1794, son père et sa mère furent arrêtés par ordre du Comité de sûreté générale sous l’inculpation de complot contre la République et de menées liberticides. M. de Soyecourt fut enfermé aux Carmes encore ensanglantés des massacres de septembre et sa femme à la prison de Sainte-Pélagie où vinrent bientôt la rejoindre deux de ses filles : Mmes d’Hinnisdal et de la Tour. Les frères et beaux-frères de Camille avaient émigré, de sorte que la religieuse se trouva toute seule.