L’installation eut lieu sans trop d’obstacle. Toutefois, un peu plus tard, maints révolutionnaires, qui voyaient d’un mauvais œil cette renaissance « d’un foyer de superstition », entreprirent de chasser les Carmélites. Des articles de journaux hostiles et des pamphlets parurent qui déversaient sur les religieuses l’outrage et la calomnie. Entre autres diatribes, on y lisait qu’une aristocrate impudente, la citoyenne Soyecourt prétendait élever en ce lieu un monument à la mémoire du « dernier tyran ». On disait aussi qu’elle formait un ramassis de « bigotes et de pontifes sanguinaires » pour préparer des attentats contre le régime des Droits de l’Homme.
Parfois aussi, la populace du quartier se rassemblait autour de la maison et témoignait l’intention de la mettre à sac. Peu à peu, à force de douceur et de charité l’on réussit à dissiper les préventions.
Il y eut pourtant encore une alarme. Un matin, un détachement d’artilleurs envahit la rue de Vaugirard et braque une pièce de canon contre la porte du monastère. La Sœur Camille, informée de ce qui se passe, rassure la communauté. « Je vais, dit-elle, me placer moi-même à la porte et si l’on tire, je recevrai le boulet. »
Et en effet, elle va s’asseoir sur une marche du perron, face aux artilleurs. Elle ne leur dit rien, se contentant de les regarder avec beaucoup de calme. Déconcertés par tant de sang-froid, admirant, malgré eux, le courage de cette frêle petite femme, les sectaires battent en retraite.
En 1798, la Prieure, Mère Nathalie mourut. Camille la remplaça par le suffrage unanime de ses Sœurs. Vinrent enfin le 18 brumaire, la dictature de Bonaparte, le Consulat et l’Empire.
La petite communauté vécut des jours moins troublés. Mais la Mère Camille devait personnellement subir encore la persécution. Il n’entre pas dans le cadre de cette étude de rapporter, tout au long, ses démêlés avec la police impériale. Voici les faits brièvement résumés d’après M. Lenotre.
En juillet 1811, la police apprit, par une lettre ouverte au cabinet noir et adressée à Mgr de Grégori, l’un des cardinaux tenus en surveillance sur l’ordre de l’empereur qu’une certaine dame Camilla, habitant le couvent des Carmes, s’occupait activement de faire copier et distribuer la bulle d’excommunication contre Napoléon fulminée par Pie VII après son arrestation à Rome et promulguée en secret pendant sa détention à Savone. Le préfet de Police, baron Pasquier, fit une enquête et apprit sans difficulté que cette dame Camilla était certainement la Mère Camille de Soyecourt. Deux agents vinrent arrêter la Carmélite et la menèrent à la préfecture de police où elle fut mise au secret. On lui fit subir de longs et minutieux interrogatoires desquels il ressortit qu’elle avait, en effet, pris une certaine part à la diffusion de la Bulle[12].
[12] On trouvera le détail de ces interrogatoires et leur texte officiel dans un appendice à la Vie de la Mère Camille. On y admirera la fermeté que montra la Carmélite et comment elle sut ménager ses réponses de façon à ne compromettre personne. (Pièces justificatives, p. 56 et suivantes.)
L’instruction terminée, comme l’empereur avait interdit de donner de la publicité à cette affaire, Camille, « par raison d’État », fut envoyée en exil à Guise. « Elle y logea chez les Sœurs de l’hôpital et, tout aussitôt les visites et les témoignages de vénération se multiplièrent, ce qui mettait en grand souci le préfet du département. L’Empire s’inquiétait de cette femme aussi intrépide que douce ; la police surveillait le couvent des Carmes où l’on assurait qu’elle venait quelquefois de Guise sous un travestissement. »
Le fait était exact. La Mère Camille n’abandonnait pas sa chère communauté. A diverses reprises, elle fit le trajet à pied, affublée d’une jupe d’indienne à carreaux bleus, d’un corsage bis et d’un bonnet noir. En outre, chemin faisant, elle contrefaisait la boiteuse. Grâce à ce subterfuge, elle passait, sans être reconnue, à travers les mailles du réseau policier et parvenait à résider quelques jours auprès de ses filles.