La Restauration mit fin à son exil. La Mère Camille, de retour à Paris, pouvait espérer la tranquillité. Mais après avoir supporté tant de traverses et de déménagements, il lui restait à subir un dernier exode. L’administration réclama le couvent des Carmes pour y établir une école ecclésiastique. La Mère, non sans chagrin, fit un sacrifice sur les instances de l’archevêque et transporta sa communauté dans une maison de la rue de Vaugirard qui avait appartenu aux Bernardines avant la Révolution. C’est là que se termina son existence.

XI

Tant que la Mère Camille posséda quelques forces, elle les employa au service de sa communauté. Suivant la règle, elle avait déposé sa charge de Prieure en 1814. La religieuse qui lui succéda, ayant contracté de graves infirmités pendant la Révolution, ne put aller jusqu’au bout de son triennat et donna sa démission. La Mère Camille fut réélue à sa place et assuma le gouvernement jusqu’en 1845. A cette époque, il lui fallut déposer le pouvoir. Depuis longtemps, sa santé périclitait. Percluse de rhumatismes, affligée de crampes d’estomac opiniâtres, elle souffrait, en outre, d’une maladie de cœur. Lorsqu’elle en fut atteinte, sous la Révolution, les médecins avaient déclaré qu’elle n’y résisterait pas plus de deux ou trois ans. Vanité des diagnostics humains : malgré cette condamnation, elle n’en atteignit pas moins une vieillesse très avancée.

Pendant les dernières années, une paralysie des jambes l’immobilisa sur son fauteuil de paille. Elle y passait la journée, pleine de sérénité, s’intéressant à tous les détails de la vie conventuelle, donnant des conseils, encourageant les novices, distribuant à toutes les Sœurs les fruits de sa longue expérience.

On a conservé plusieurs de ses propos. Citons-en quelques-uns qui achèvent de peindre cette âme exceptionnelle.

« On avait été étonné, dans son enfance, de son immobilité à l’église, malgré son extrême vivacité. « Je ne répondais rien, disait la Mère dans sa vieillesse, quand on faisait cette réflexion devant moi mais je me disais : — Comment remuer quand le bon Dieu me regarde ?… — Vous regarde-t-il toujours de même ? lui demanda une Sœur. — Oh ! ma fille, lui répondit la vénérable Prieure, c’était alors le lait de l’enfance. La foi nous donne bien mieux encore son divin regard. Maintenant, il m’arrive de ne lui dire que ces mots : Mon Dieu, je crois… Mais parce que je crois, j’adore profondément… et il sait bien tout ce que je veux lui dire par là !… »

Elle aimait tant le travail que, malgré les infirmités, elle ne consentit jamais à rester oisive. Jusqu’au dernier jour, elle défila de la laine pour faire des oreillers aux pauvres. « Il faut travailler toujours, disait-elle, c’est une habitude à prendre, cela garde de mille imperfections et cela maintient l’esprit de pauvreté… D’ailleurs, voyez si la pauvreté abrège la vie. Malgré toutes les fois que j’ai eu faim et où tout me manquait, me voici arrivée à quatre-vingts ans… Donc pauvreté en tout, pauvreté partout, pour soi-même, gêne pour soi, mais largeur pour autrui et magnificence pour Dieu. »

Malgré les instances de ses filles, elle ne voulait rien ajouter ou modifier à l’alimentation plus que frugale du Carmel. « L’ordinaire, disait-elle, rien que le petit ordinaire de la règle. J’aime tant nos purées à l’eau et ce mets me va si bien qu’un bouillon me serait moins salutaire. » Et elle employait d’innocentes ruses pour observer les grands jeûnes, de sorte que la Sœur cuisinière s’écriait : « Notre Mère mange comme un petit oiseau. »

Tout à fait à la fin, on réussit pourtant à lui faire accepter parfois une grappe de raisin ou quelques gorgées de lait. Mais il ne fallait pas les lui offrir trop souvent, car alors, elle refusait d’un ton si net qu’il n’y avait pas à y revenir.