5 exemplaires sur pur fil Lafuma numérotés de 1 à 5.

A MARIUS BOISSON

Idem velle, idem nolle, ea demum firma est amicitia.

Salluste.

PRÉAMBULE

Depuis plusieurs années il plaît à Dieu de m’éprouver par la maladie. Des crises fréquentes me vouent à l’inaction pendant des périodes plus ou moins prolongées. L’élaboration d’un livre m’est devenue si pénible que, quand je pose la plume après en avoir écrit les dernières lignes, je ne puis m’empêcher de m’écrier : — Cette fois, l’effort m’a épuisé ; jamais plus je ne serai capable de le renouveler…

Cependant quelques mois passent et voici que dans cet âtre plein de cendres grises et froides : ma cervelle, un feu se rallume que nourrit l’espoir de servir Notre-Seigneur et son Église jusqu’à mon dernier souffle.

C’est ce qui m’arrive encore aujourd’hui. Des âmes, charitables au vieil éclopé qu’elles fortifient de leurs prières, me rappellent que Dieu daigna souvent employer mes pauvres écritures à leur rendre évidentes les merveilles de Son Amour. A certaines heures d’oraison, il me semble aussi voir se presser autour de moi ceux à qui j’appris à tracer sur leur front le signe de la croix. Dès lors, qu’importent ma lassitude et mes fléchissements dans la voie douloureuse ? Pour les uns et les autres j’assemblerai, tant bien que mal, quelques floraisons d’automne en leur demandant de penser à moi lorsqu’ils les déposeront au pied du Crucifix.

Terminerai-je ce livre ? Ou bien, laissant l’œuvre inachevée, serai-je cité demain au tribunal de mon Juge ? Je l’ignore. Je sais seulement ceci : n’attendant rien des choses de ce monde, je garde les yeux fixés sur l’horizon où grandissent les premières lueurs de la vie éternelle et je sens que ma raison unique de subsister c’est de me tenir près du Christ au Calvaire. Vous le comprenez, amis en Dieu qui lirez ces pages. Par suite, comme vous comprendrez que chacune d’elles représente une souffrance !…

LE VOYAGEUR ÉTONNÉ

Jadis, quand, pour réunir quelque pécune alimentaire, je parlais à des publics fort disparates, j’ai beaucoup voyagé. En France, et parfois hors de France, j’ai vu nombre de villes et de hameaux, des plaines riches en moissons ou stériles, des montagnes neigeuses et des collines fleuries de bruyères, des fleuves au cours majestueux et des torrents qui se précipitaient en cascades turbulentes, des forêts et des landes, l’Océan et la Méditerranée, des aubes de pure lumière et des crépuscules noyés dans la brume… que sais-je encore ? Partout j’admirais, partout je m’étonnais car il n’est pas d’admiration sans étonnement. Mais il arrivait aussi que j’eusse l’occasion de m’étonner sans admirer, par exemple aux endroits où les hommes montrent une ingéniosité déplorable à enlaidir l’œuvre de beauté — l’œuvre de Dieu.