A présent qu’il ne m’est plus donné de pérégriner çà et là en collectionnant maints aspects de l’univers, je fais encore de splendides voyages dans ces régions de la vie contemplative où tant de grâces sont octroyées à toute âme qui s’applique à prendre pour guides vers le Paradis les Saints de Notre-Seigneur.

Itinéraire incomparable dont l’oraison désigne les étapes, où les auberges sont des églises, où les phares sont les petites lampes, jamais éteintes, qui brûlent devant la Présence réelle ! Les paysages que l’on découvre en cette contrée surpassent tous les sites de la terre. L’humanité, on ne l’y rencontre qu’en posture d’adoration. Les pauvres par dilection, les souffrants, les humbles y apprennent la gratitude envers la miséricorde divine qui leur ouvrit ces refuges.

C’est là que je continue d’être le voyageur étonné. C’est là que la prière pour tous m’élève au-dessus de moi-même. C’est là que le Verbe incarné m’admet à porter la croix avec Lui et qu’il la fleurit de roses radieuses. J’en respire le parfum et alors, par un miracle de sa charité, je saisis le sens des paroles qu’il murmure tout au fond de mon cœur… Laissez-moi tenter de vous en transmettre l’écho. Certes, je le ferai bien maladroitement, bien insuffisamment. Mais si vous rendez à Jésus un peu de l’amour ineffable qu’il nous témoigne, vous complèterez ce que je voudrais vous exprimer aussi nettement que je l’éprouve. Et nous monterons, tous ensemble, en chantant, comme des alouettes, vers ce soleil des printemps de l’âme : le sourire de Notre-Seigneur.


Des matins à Notre-Dame de Paris. — « N’importe où hors du monde ! » s’écriait le malheureux Baudelaire. Et il y a tant de pauvres êtres qui répètent cette phrase d’un cœur désolé parce que leur âme a trop vagabondé loin de Dieu !

Je leur réponds avec le Psalmiste : — Nous irons dans la maison du Seigneur… Que pourrais-je leur dire de plus décisif puisque, du jour où je fus reçu à merci par le Bon Maître, j’ai compris que la maison du Seigneur c’était ma maison ? Ah ! c’est que j’avais été longtemps le Gérasénien dont une horde d’esprits pervers régissaient les pensées et les actes. Maintenant qu’ils ont fui parmi les pourceaux, j’obéis à la parole de mon Sauveur : — Retourne en ta maison et raconte aux tiens comment Dieu t’a pris en pitié.

Voici vingt-deux ans que je le raconte et tous mes livres procèdent, sans exception, de la grâce inouïe que j’ai reçue. Si je mentionne le fait, qu’on veuille bien admettre que c’est en toute humilité. Je certifie qu’il m’eût été impossible d’agir différemment.

Je retrouve dans des notes anciennes la trace des circonstances où Dieu me fit entendre que désormais ma littérature serait vouée à Lui seul. Permettez-moi de les développer : peut-être quelques-uns qui débutent dans la voie étroite, en seront-ils encouragés et davantage portés à la persévérance.

Donc, en octobre 1906, après ma première communion à l’église Saint-Sulpice, et avant de rejoindre ma solitude sylvestre en Arbonne, je passai une quinzaine à Paris. Je m’étais logé sur un quai de la Rive Gauche, à proximité de Notre-Dame. Tous les matins, j’y allais entendre la messe de six heures. Ceux qui ne connaissent la basilique vénérable que pour y avoir suivi quelque cérémonie magnifiée par les splendeurs du luminaire et le chant solennel des grandes orgues ne peuvent se figurer comme, au petit jour naissant, l’âme s’y imprègne de recueillement et s’y perd, sans obstacle, en Dieu. Une obscurité sainte, où flotte un faible parfum d’encens, emplit l’énorme vaisseau. C’est tout au plus si, à l’orient, un soupçon de clarté diffuse esquisse les lignes des vitraux qui dominent le chevet. Et quelle ampleur de silence ! J’en étais si pénétré que, pour ne pas le troubler, dès le portail franchi, j’étouffais le bruit de mes pas. Je gagnais le bas-côté de droite et j’allais m’agenouiller devant la chapelle de Saint-Georges où, en ce temps-là, un vieux prêtre disait la première messe. Il n’y avait que fort peu d’assistants : quatre ou cinq femmes du peuple, ouvrières ou servantes, venues là pour recevoir de Jésus-Christ la force d’accomplir leur dur labeur de la journée. Apprenti de la piété, je m’entraînais à la prière par l’exemple de ces humbles. Je m’en rendis compte la première fois que je pris place auprès d’elles et je pensai : — Elles sont si admirablement ferventes que j’aurai peine à les égaler, moi, pauvre chose sous le regard de Dieu !…

Il faisait trop sombre pour qu’on fût à même de lire l’office dans un paroissien. M’y unir par la mémoire, je ne le pouvais car j’ignorais les textes liturgiques. Je ne connaissais alors que l’essentiel des vérités religieuses résumées dans le catéchisme. Cependant je ne demeurais point inerte. Comme mon confesseur m’avait muni d’un Nouveau Testament et d’une Imitation et qu’il m’avait recommandé de les méditer avec soin sitôt levé, je ne manquais pas de me préparer à la messe par la lecture de l’un ou l’autre volume. Durant le court trajet de mon domicile à la cathédrale, l’enseignement acquis de la sorte fructifiait en moi. Au cours du Saint-Sacrifice, ce que j’en avais retenu, continuait de se développer, de saillir en lumière pour les yeux de mon âme. Cela devenait parfois tellement intense qu’au moment de la Consécration, je disais à Notre-Seigneur, descendu sur l’autel : Faites que votre parole, qui est mon pain et mon vin, ne cesse de m’alimenter, faites que, m’y conformant, je devienne digne de votre amour.