J’ai gardé souvenir de deux messes où des phrases lues dans ces conditions prirent une importance extraordinaire. Un matin, ouvrant mon Imitation au hasard, je tombai sur ce verset (chapitre 50 du livre III) : « Que possède votre serviteur sinon ce que vous lui avez donné sans qu’il le mérite. »
J’en reçus un choc intérieur. Tout ému, je répétais : — Sans qu’il le mérite ! Et j’ajoutais : — C’est absolument vrai que je ne méritais pas ma conversion ! Je le sais. Toutefois, je ne l’ai jamais senti comme aujourd’hui…
Cette certitude que Dieu m’avait tiré du marécage où je croupissais par un acte tout à fait gratuit de sa miséricorde s’imposait à moi dans une éblouissante clarté. J’en éprouvais, à coup sûr, de la reconnaissance mais surtout un indicible étonnement. C’est en cet état d’âme que je me rendis à l’église. Il persista jusqu’à l’ite missa est. Je contemplais mon Sauveur en sa perfection, puis ma chétive personne en son néant de mérite et je balbutiais : — Seigneur, est-ce bien vous qui rayonnez ainsi ? Est-ce bien moi qui suis si noir ? Hier je ne prononçais votre nom qu’avec dérision et voici qu’il est tout pour mon âme. Quelle surprise dont je n’arrive pas à me déprendre !…
L’incident fut décisif pour mon avenir. Depuis, il me revient fréquemment à l’esprit et, en particulier, lorsque ma nature mauvaise cherche à m’insinuer des conseils de négligence et de tiédeur. Aussi ai-je l’intuition que Notre-Seigneur use de ce moyen pour m’avertir et me préserver d’une rechute dans les ténèbres de jadis. C’est comme s’il me disait : — Regarde ce que j’ai fait pour toi et prends garde à ce que tu vas faire !
Un second effet de la sollicitude de mon Maître se produisit la veille de la Toussaint. Je venais de lire cet admirable XIIIe chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu où des paraboles divinement persuasives se succèdent pour nous montrer comment la Grâce opère dans les âmes qui l’implorent avec l’humidité requise. L’une d’elles se fixa en moi sous la forme d’une image merveilleuse qui me resta présente durant toute la messe. La voici : Le royaume des cieux est semblable au grain de sénevé qu’un homme prit et sema dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais lorsqu’elle a cru, elle est plus grande que toutes les plantes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent et habitent dans ses branches.
Cette image me posséda si totalement que je ne distinguais ni l’autel, ni l’officiant, ni l’assistance, ni la nef. Je voyais mon âme comme une glèbe retournée par le soc de l’épreuve. Un atome vivifiant, pareil à un fragment d’étoile, y tombait des hauteurs de l’azur, germait aussitôt, grandissait rapidement et devenait l’arbre immense de la parabole. Ses racines s’incrustaient au plus profond de mon être ; sa ramure chatoyante s’épanouissait à l’infini ; son feuillage frémissait harmonieusement au souffle d’une brise de Paradis. Sur les branches se pressait un peuple d’oiseaux d’une blancheur immaculée et dont les yeux d’or limpide reflétaient la béatitude éternelle. Je compris que c’était là le royaume des Cieux tel que Notre-Seigneur nous l’a promis, tel que la Grâce l’apporte aux âmes qui se tournent vers Lui.
Depuis, je n’ai connu de paix qu’à l’ombre de cet arbre. Le murmure de ses feuilles, les battements d’ailes des oiseaux qui s’y rassemblent font chanter en moi toute une musique d’oraison. Et c’est pourquoi le scribe infime que je suis a voué sa plume à la louange de Dieu et au service exclusif de la Sainte Église…
AMES DU PURGATOIRE
C’était comme si quelqu’un voyait se soulever le mur de sa chambre, derrière lequel il avait supposé les ténèbres du dehors, et qu’au lieu de ce vide il eût aperçu soudain une foule compacte de visages appelant au secours, se pressant vers lui, l’environnant d’instances suppliantes.
Robert-Hugh Benson : L’aventure de Franck-Guiseley.