On se souvient qu’elle se trouve au XIIe chapitre de l’Évangile selon saint Jean. Jésus la formule, à cet endroit, pour annoncer son crucifiement d’où résultera notre rachat. Mais l’office de l’Ascension ne la cite nulle part. Du reste, ce n’est pas sur le moment que je fis cette remarque. La phrase, se renforçant, se répercutant à tous les échos de mon âme, ne me laissait pas le loisir de raisonner à son sujet. Plus encore, elle me devint bientôt une image intérieure qui me représenta le Christ s’élevant vers le ciel — en croix. Toutefois, les ténèbres frémissantes qui surgirent lorsqu’il prononça la parole : Tout est consommé ne l’environnaient point. Une calme lumière émanait de lui et remplissait tout l’espace.
Cette image me demeura présente jusqu’à la fin de la messe. Elle était là lorsque j’allai recevoir l’Eucharistie ; elle était là durant mon action de grâces qui en fut exclusivement contemplative. Puis elle occupa ma pensée, d’une façon presque continuelle, jusqu’au dimanche dans l’octave où il me semble que le sens m’en fut donné. En cette même chapelle, après la lecture de l’Épître, je me remémorais ce que le chœur avait chanté le jeudi précédent : Dominus, ascendens in altum, captivam duxit captivitatem… Et je me dis : — Naguère, captif du monde, j’en fus délivré par la Croix. Maintenant, captif heureux de la Croix, je sens que Jésus m’attire, par elle, vers sa gloire. Si je reste l’homme de bonne volonté, elle m’attirera de plus en plus parce que je ne puis m’élever au-dessus de moi-même qu’en l’acceptant avec allégresse.
Alors je me mis à prier : — Seigneur, au temps de Noël, tandis que je vous adorais à Bethléem, j’ai vu l’ombre de la Croix se découper sur le mur de l’étable. Au temps de Pâques, j’ai vu les plis du linceul, abandonné par vous dans le tombeau, dessiner la Croix. Le matin de l’Ascension, je vous ai vu rayonner sur la Croix dans la Lumière incréée. Daignez me maintenir uni à vous par le sentiment que la grâce de votre présence est inséparable de la grâce de souffrir pour l’amour de vous et, en corrélation, pour l’amour de ceux qui vous ont perdu, de ceux qui vous cherchent et de ceux qui vous ont trouvé. Car, vous venez de me l’apprendre, ces deux mots : Rédemption, Ascension signifient une seule chose Là-Haut.
Pentecôte. — Voici une chambre plongée dans l’obscurité, la fenêtre et ses volets étant tenus rigoureusement clos. L’homme qui l’habite, s’il ne passe ses jours à rêvasser en une morne torpeur, s’occupe de ranger le pêle-mêle de meubles poussiéreux dont elle est encombrée. Vaine besogne car, comme il ne voit pas clair, il n’arrive qu’à augmenter le désordre. D’ailleurs il se rebute vite, d’autant plus qu’il respire mal en ce logis follement calfeutré où l’atmosphère, jamais renouvelée, se charge d’une myriade de corpuscules nuisibles qui lui encrassent les poumons. Et quelle odeur de renfermé ! Haletant et morose, il s’acagnarde alors devant le foyer, tout noir de suie ancienne, où un tison chétif achève de s’éteindre sous un amas de cendres.
Il dit : — Ce feu va mourir… Ensuite, je claquerai des dents mais je n’ai ni brindilles ni copeaux pour réveiller la flamme, ni bois pour l’entretenir. Et, je me l’avoue, je suis trop paresseux pour prendre la peine de refaire ma provision de combustible. Foin de l’effort !…
Cependant, à l’extérieur, le grand soleil darde de longues flèches d’or dont quelques-unes pénètrent par les fentes des volets et filtrent à travers la buée malpropre qui rend les vitres opaques. Si l’homme ouvrait tout, il recevrait, en surabondance, chaleur et clarté. Mais — foin de l’effort !…
Au dehors, souffle un vent joyeux tout embaumé des parfums de la vie. Si l’homme le laissait entrer, comme il assainirait la chambre, comme il en chasserait les miasmes, comme il stimulerait le prisonnier volontaire qui s’y engourdit et s’y hébète ! Mais — foin de l’effort !…
L’homme a soif. Il soulève sa cruche afin de se désaltérer et s’aperçoit qu’elle est vide. Devant la maison coule une fontaine intarissable dont le murmure parvient jusqu’à lui. Il n’aurait qu’à descendre et se pencher sur la vasque. L’eau qui la remplit jusqu’aux bords lui rafraîchirait la bouche et le cœur pour longtemps. Mais — foin de l’effort !…
Ainsi de l’âme que la grâce sanctifiante répandue par le Saint-Esprit sollicite et qui refuse de l’accueillir. Elle est en proie — comme dit Bossuet, — « à cet inexorable ennui qui fait le fond de la nature humaine ». Elle languit faute de lumière, faute de chaleur, faute d’air pur, faute de l’eau où s’imbiberait son aridité. Le Saint Esprit lui apportait toutes ces richesses et plus encore puisqu’il entretient en nous ce sentiment de la présence du Père et du Fils sans lequel nous ne pouvons être qu’un terroir infécond. Qu’on se rappelle cette strophe de l’admirable séquence au Paraclet conçue par Thomas d’Aquin :