Ils vivent dans ma mémoire ces jours de félicité, ces jours de transfiguration et d’oraison brûlante. Je ne cesse d’entendre les profonds feuillages chanter, d’une voix unanime, la gloire de mon Dieu. Voici les bouleaux qui frémissent comme des lyres éoliennes ; voici les chênes et les hêtres qui prolongent leurs graves accords ; voici les pins pensifs qui résonnent comme de grandes lyres ; voici toutes les frondaisons qui s’émeuvent au souffle du Saint-Esprit. Forêt, je suis loin de toi dans l’espace, mais tu peuples toujours ma vie intérieure et c’est par ton cantique perpétué que se grave souvent dans mon âme l’image de Jésus.
Comprenez-vous maintenant pourquoi rien ne m’est plus hors de cette radieuse présence du Bon Maître, pourquoi je me tiens à l’écart du monde, pourquoi j’ose répéter — moi, poussière et vermisseau — la parole de l’Apôtre : Je connais celui en qui j’ai cru et j’ai l’assurance qu’il me gardera en dépôt jusqu’à l’heure où il me jugera en juge équitable ?…
J’aime le Christ et le Christ daigne m’aimer, malgré mes imperfections innombrables. Et je me réjouis d’être compté parmi ceux de qui les gens du siècle disent avec un sourire méprisant : — Ils sont fous à cause du rêveur galiléen…
Sur la route de Lourdes. — En juin 1908, j’accomplis, du monastère de Ligugé, près de Poitiers, à Lourdes, le pèlerinage à pied dont j’avais fait le vœu dix mois auparavant. J’en ai raconté les étapes dans un livre qui, paraît-il, me suscita quelques imitateurs et me valut d’être gourmandé par certains critiques dont l’état d’âme ne coïncidait certes pas avec le mien.
— Quoi, me disait, en substance, l’un de ces porte-férule, vous avez parcouru des régions où abondent les monuments historiques et vous n’en soufflez pas un mot ! Quel voyageur incomplet vous fûtes !…
— Ah ! aurais-je pu lui répondre, il s’agissait bien de cela ! Au long du chemin, j’étais tout à la prière et, je l’avoue, mon bon Monsieur, lorsque j’entrais dans une église, c’était encore pour prier et non pour admirer les détails, peut-être fort remarquables, de son architecture. L’Immaculée me guidait vers sa grotte de Massabielle ; je marchais enveloppé du rayonnement de cette très pure Étoile et j’étais absorbé par la musique de l’Angelus qui n’arrêtait pas de carillonner dans mon cœur. Dès lors comment m’eût-il été possible de fixer mon attention sur les bâtisses périssables que la main de l’homme édifia ? J’emportais un volume avec moi, mais c’était le Petit Office de la Sainte Vierge et non pas le Guide du touriste. Tout cela vous explique ce manque « d’impressions d’art », dans le récit dont vous signalez doctement les défauts.
Pour vous, amis qui me lisez avec indulgence, je voudrais rendre l’allégresse qui me soulevait au cours de cette randonnée. Parti, le plus souvent, dès l’aube, aussi léger que si j’avais eu des ailes aux talons, j’abattais les kilomètres sans m’en apercevoir. Quoique, cette année-là, juin fût chargé d’orages dont les averses brusques me douchaient journellement, j’étais si joyeux de vivre dans la familiarité de Marie que, malgré l’atmosphère humide et pesante, je chantais tout le temps.
Oui, je chantais à pleine voix, les psaumes et les antiennes du Petit Office. Et quand j’avais fini, je recommençais ou bien je faisais alterner les strophes du Magnificat avec celles de l’Ave maris stella suivant les méthodes apprises chez les moines. Ou encore, lorsqu’il me fallait gravir une côte particulièrement rude, j’entonnais, pour me stimuler, cette sublime imploration : le Salve Regina.
J’ajoute que, pour comble de bénédictions, je jouissais d’une solitude à peu près complète. En effet, à cette époque, les routes n’étaient pas encombrées comme aujourd’hui de mécaniques puantes, poussant des cris de canard en détresse, portant des écervelés que possède l’étrange manie d’aller vite, vite, toujours plus vite. Il y avait si peu de piétons que je faisais des lieues sans croiser personne. Pas même de gendarmes en tournée, ce qui me convenait passablement vu qu’avant mon départ, ayant garni un portefeuille de pièces d’identité, je l’avais oublié sur ma table. Donc, je n’aurais pu prouver à ces braves gens que je n’étais pas un trimardeur professionnel.