Fructum in nobis. — En cette Fête-Dieu où le fruit de la Rédemption qui a nom : Sainte Hostie mûrit en nos cœurs d’une façon plus sensible, où son arome dissipe l’arrière-goût de la pomme vénéneuse que notre mère Ève cueillit au jardin d’Éden, j’éprouve une joie paisible à recenser les jours les plus heureux que j’ai connus ici-bas. Je me rappelle qu’ils me furent départis dans la solitude. Ce n’est pas du tout que je sois, comme quelques-uns se le figurent et même le publient, un être atrabilaire et peu abordable, un Alceste reclus dans une caverne dont les abords se hérissent d’orties contre le prochain et qui chérit la retraite misanthropique
Où d’être un ronchonneur on ait la liberté.
J’aime mes frères d’humanité et je plains ceux d’entre eux qui tâchent d’oublier qu’ils ont une âme en se mêlant, avec une folle persévérance, aux tumultes et aux sarabandes d’un monde dont la règle de vie se formule en ces mots : « Il faut être de son temps. »
Or si une époque se caractérise par l’agitation dans le vide, c’est bien la nôtre. Jamais le précepte de saint Paul : Nolite conformari huic saeculo ne fut davantage méconnu.
Pour moi, la grâce de Dieu — et non point mon mérite car je ne vaux pas grand’chose — fait que je ne me sens aucunement porté à prendre contact avec les gens d’affaires, les gens de sport, les gens de lettres, les gens du monde en général. De loin, je les regarde et cela fait que je prie pour eux fort souvent et avec le plus de ferveur qu’il m’est possible. Il arrive aussi que je ne puisse m’empêcher de rire un peu lorsque j’observe leur application à poursuivre des bulles de savon soufflées par le Diable et leur physionomie désappointée dès qu’elles leur crèvent entre les doigts. Mais que mes contemporains m’attristent ou qu’ils m’égaient, je suis en mesure de certifier qu’il n’entre point d’acrimonie dans les sentiments que je nourris à leur égard. Nous ne nous plaçons pas au même point de vue, eux et moi, et voilà ce qui nous sépare. Eux croient qu’il y a des réalités en dehors de Jésus-Christ, moi, la souffrance habituelle et l’amour de la solitude me maintiennent dans la conviction qu’il n’y a de réalité qu’en Lui. Je l’ai déjà dit et c’est, en somme, ce que signifient tous mes livres depuis plus de vingt ans qu’il plut à Dieu de m’ouvrir la porte de son Église. Permettez-moi de le répéter et de vous le démontrer une fois de plus en vous traçant un fusain des jours heureux que j’ai vécus dans la forêt, sur la route de Lourdes et dans les monastères. Ce faisant, je ne me donne pas comme un modèle à suivre. J’expose les raisons pour lesquelles je me conforme sans peine à la volonté de Dieu sur moi. Et rien de plus.
Dans la forêt. — Dès que mon âme eut reçu la Lumière unique, je pus m’écrier avec Dante : « Je me trouvais dans une forêt obscure ayant perdu la voie droite. Ah ! qu’il m’est pénible de dire ce qu’elle était cette forêt sauvage, âpre, épaisse, dont le souvenir renouvelle mon effroi. » Cela, c’était la forêt symbolique, la forêt aux taillis délétères où j’errais halluciné par ces bêtes fauves : mes passions et mes vices.
Lorsque les rayons de la Grâce illuminante chassèrent, ainsi qu’un brouillard empoisonné, les mirages qui constituaient cette sylve implacablement ténébreuse, quelle allégresse j’éprouvai, moi aussi, à saluer « l’heure où commence le matin, où le soleil monte avec ces étoiles qui l’accompagnaient quand le divin Amour leur donna, pour la première fois, le mouvement ! » Alors, je conçus l’espoir d’échapper « au lion, à la louve, à la panthère » qui m’avaient fasciné.
Toi, forêt palpable, forêt de Fontainebleau qui, même au temps de mes pires égarements, entretenais en moi le goût de la solitude, je te vis avec des yeux nouveaux. Tes sites, gracieux ou sévères, ne me furent plus seulement un ensemble de formes changeantes selon les saisons. Ils me devinrent des miroirs où se reflétait l’éternelle Beauté — la face de Notre Seigneur Jésus-Christ.