Un ami du peuple. — M. Jacques Valdour, docteur en droit, docteur ès-lettres, eut naguère cette idée que pour bien connaître les ouvriers, il fallait vivre avec eux et comme eux, travailler à côté d’eux. En cela, il se distingue fort des économistes, personnages graves, harnachés de science abstraite, bondés de théories préconçues, tapis entre quatre murailles, faites de statistiques et de graphiques, où nulle lucarne ne s’ouvre sur l’ambiance. Sitôt formé le projet de s’instruire par la pratique, il le mit à exécution. C’est ainsi que, depuis 1909, il a été tour à tour, tisserand à Roanne, tréfileur à Lyon, figurant de théâtre et manœuvre en décors à Paris, marinier sur les canaux du Centre, teinturier en Espagne, ouvrier agricole en Brie et en Beauce, chauffeur à Roubaix, nettoyeur de chaudières et tourneur à Paris, manœuvre dans une fabrique de pompes à Saint-Denis, carrossier d’automobile à Levallois-Perret, ciseleur dans le quartier du Marais, fondeur à Belleville, ouvrier en meubles à Charonne et au faubourg Saint-Antoine, derechef manœuvre aux ateliers du chemin de fer à Saint-Pierre-des-Corps, ébéniste à Tours, mineur à Lens et à Saint-Étienne, derechef tisserand à Cholet, métallurgiste au Mans, chaudronnier à Nantes.
Partout, il a vécu exclusivement de son salaire, logé dans les maisons qu’occupent les prolétaires, mangé dans leurs restaurants, assisté à leurs réunions politiques et autres. Il s’est assis auprès d’eux dans les cinémas et les théâtres qu’ils fréquentent. Il a pris part à leurs discussions dans les syndicats. Bref, pendant des années, il s’est assimilé de la façon la plus complète, tous les éléments de leur existence, au point de vue matériel comme au point de vue intellectuel, au point de vue social comme au point de vue de la religion.
Il a condensé les résultats de ces multiples enquêtes dans une douzaine de volumes dont l’ensemble constitue le plus précieux amas de documents sur la vie ouvrière au commencement du XXe siècle[15]. Les conclusions que M. Valdour en tire ne sont pas de nature à satisfaire les partisans du suffrage universel ni les admirateurs de l’enseignement laïque. Catholique pratiquant, il constate les ravages produits dans le peuple par l’incroyance érigée en système et il en donne des exemples — terribles. Le mot n’est pas trop fort. Supérieurement doué pour l’observation des mœurs et des coutumes, possédant de réels dons d’écrivain, il évoque, en une série de tableaux d’une rare intensité, l’anarchie industrielle où nous maintient cette démocratie parlementaire qui n’est, en somme, qu’une lutte d’appétits sans vergognes sous le despotisme des ploutocrates qui sont les maîtres actuels du monde.
[15] Les deux derniers publiés ont pour titre : La menace rouge et Le Glissement (2 vol. Éditions de la Gazette française, 1926).
La lecture réfléchie des livres de M. Valdour — vingt fois plus intéressante, à mon avis, que celle de la plupart des romans dont s’encombrent les vitrines des libraires — fournit largement de quoi méditer aux esprits assez émancipés pour reconnaître que la Bourgeoisie, maîtresse du pouvoir depuis la Révolution, a échoué dans sa tentative de construire un état social conforme à la justice, parce qu’elle élimina Dieu de sa politique, parce qu’elle remplaça l’autorité traditionnelle par la concurrence des médiocres et des bavards de carrière pour l’exploitation des pauvres et des humbles. Ayant donc lu et relu l’œuvre de M. Valdour, étant de plus fort enclin à préférer le Populaire au Bourgeois, j’ai assemblé pas mal de notes d’après ses études et d’après mes expériences personnelles. J’en donne, ci-dessous, quelques-unes.
Il y a peu, je relisais les Sermons de Bossuet, en particulier, celui qui porte ce titre : Sermon sur l’éminente dignité des pauvres dans l’Église[16] et j’en avais l’âme toute remuée parce que j’y trouvais exposé, de la façon la plus probante, le privilège surnaturel du pauvre, du simple et, par conséquent, de l’ouvrier manuel auprès de Notre-Seigneur. Bossuet le précise très nettement dès son exorde :
[16] On le trouvera dans ce volume : Choix de sermons de Bossuet, édition critique par E. Gandar. On vient de célébrer le tricentenaire de Bossuet. A cette occasion, un grand nombre d’articles furent publiés çà et là. Un des plus remarquables est celui de M. Gabriel Brunet (Mercure de France, no du 1er octobre 1927). La Mystique du grand évêque y est exposée avec clairvoyance. En voici la conclusion : « La religion a imposé à Bossuet la plus étroite limite, mais, en le plaçant immédiatement dans une voie de certitude, elle lui a permis le plus extraordinaire enrichissement, à l’abri même de cette limite. Elle lui a permis d’être en même temps une personnalité sans moi et la plus complète personnalité totalisante et synthétique, élargie jusqu’à l’universalité. La plante humaine a des moyens bien différents de s’épanouir. En Bossuet s’atteste la manière dont un homme aux inclinations multiples peut se réaliser dans l’harmonie ; l’ampleur et la puissance au moyen de la religion. »
« L’Église, cette cité merveilleuse, dont Dieu même a jeté les fondements, a ses lois et sa police par laquelle elle est gouvernée. Mais comme Jésus-Christ, son instituteur, est venu au monde pour renverser l’ordre que l’orgueil y a établi, de là vient que sa politique est directement opposée à celle du siècle, et je remarque cette opposition principalement en trois choses. Premièrement, dans le monde, les riches ont tout l’avantage et tiennent les premiers rangs. Dans le royaume de Jésus-Christ, la prééminence appartient aux pauvres qui sont les premiers-nés de l’Église et ses véritables enfants. Secondement, dans le monde, les pauvres sont soumis aux riches et ne semblent nés que pour les servir. Au contraire, dans la sainte Église, les riches n’y sont admis qu’à la condition de servir les pauvres. Troisièmement, dans le monde, les grâces et les privilèges sont pour les puissants et les riches et les pauvres n’y ont de part que par leur appui. Au contraire, dans l’Église de Jésus-Christ, les grâces et les bénédictions sont pour les pauvres et les riches n’ont de privilège que par leur moyen. Ainsi cette parole de l’Évangile, que j’ai choisie pour mon texte, s’accomplit déjà dès la vie présente : les premiers sont les derniers et les derniers sont les premiers, puisque les pauvres, qui sont les derniers dans le monde, sont les premiers dans l’Église ; puisque les riches, qui s’imaginent que tout leur est dû et qui foulent aux pieds les pauvres, ne sont dans l’Église que pour les servir ; puisque les grâces du Nouveau Testament appartiennent de droit aux pauvres et que les riches ne les reçoivent que par leurs mains. »
Un peu plus loin, utilisant une comparaison empruntée à une homélie de saint Jean Chrysostome, Bossuet renforce encore son idée et la souligne. Il dit :