[14] Qu’il me soit permis de rappeler que, dès 1913, dans mon livre : Au pays des lys noirs, j’ai traité le même sujet au chapitre intitulé : Une danse de trépieds belges. « Hugo, y disais-je, découvre Dieu dans un pied de table. » Je suis heureux de cette rencontre avec M. Vincent.
« Après l’orgueil, ce qu’il y eut toujours de plus démesuré dans Victor Hugo, ce fut la naïveté (Moi, j’aurais dit carrément : la bêtise). Rappelez-vous, à ce propos, ses piteux oracles sur l’imminente paix mondiale, sur la toute prochaine constitution des États-Unis d’Europe, et l’édénisation de la planète par la démocratie et par l’amour. » Et, en conclusion : « La religion d’Hugo, une religion romantique, sans armature de logique intérieure, sans dogme autre que celui — sacro-saint — du libre examen, une métaphysique flottante, empêtrée de métapsychique, une théodicée dans laquelle l’idée du divin tend de plus en plus à se dissoudre, en attendant de s’anéantir tout à fait. »
Au surplus, on sait avec quel acharnement Hugo combattit l’Église et quelles invectives il lui prodigua. Or c’est une règle sans exception : quiconque se laisse infuser par le Diable la haine de l’Église devient stupide — incurablement stupide. C’est le premier châtiment infligé aux égarés volontaires qui pèchent contre le Paraclet.
Bien plus propres à retenir l’attention que les turlutaines d’Hugo, hypnotisé par les tables tournantes, se décèlent les méditations de M. Georges Duhamel à la recherche du bonheur sur terre. M. Duhamel est un écrivain de grand talent et un homme de cœur qui a écrit sur la dernière guerre un livre d’une humanité saignante et frémissante : Vie des Martyrs. M. Vincent analyse son essai d’une doctrine intitulé : la Possession du monde et il constate que faute d’une foi précise découlant de la Tradition révélée, M. Duhamel se perd en des considérations vagues et des paradoxes fumeux d’où ne saurait se dégager une certitude.
« Cependant, ajoute-t-il, parmi ces erreurs et ces rêves débiles, la Possession du monde offre quelques échappées consolantes. On y aime, par exemple, le touchant respect de l’auteur pour saint François d’Assise malheureusement plutôt envisagé dans un sens Sabatier que dans un sens Joergensen. On y peut louer l’appétit de souffrir ou mieux, la peur de n’avoir pas assez souffert tandis que se déchaînait l’orage mondial qui emporta tant de vies humaines et tant d’espoirs. Ce goût du sacrifice pouvait mener loin, très loin un philosophe de bonne volonté qui saurait se contraindre à marcher quand même et droit devant soi jusqu’au but une fois aperçu… L’Évangile lui révèlerait le reste. »
Malheureusement, M. Duhamel est resté en route. « Hélas, conclut Vincent, la pensée de ce remarquable et subtil écrivain n’a pas suivi un essor comparable à celui de son talent. » C’est grand dommage !…
Pour terminer ce bref aperçu d’un livre très substantiel et pour bien en marquer le ton indépendant, je mentionnerai un passage de la préface où José Vincent, après avoir réprouvé les timidités et les pauvres finasseries de la critique dite « libérale », évoque, à l’encontre, la grande ombre de Veuillot — notre maître à nous tous qui prétendons que le service de l’Église demande de la crânerie dans les convictions et de la verdeur, sans faux-fuyants ni respect humain, dans la défense de la Vérité unique. Il écrit :
« Veuillot n’est plus là pour redire ces choses de sa grande voix furieuse. Il est loin, bien loin de nous. On l’honore à cette heure, on l’embaume d’hommages comme on embaumerait avec une sollicitude nuancée de respect et de terreur la dépouille enfin assoupie d’un grand homme longtemps encombrant. On lui sait gré de ne plus faire de tumulte. On lui sait gré de n’être plus là. Plus rien n’empêche maintenant d’exalter sa provocante bravoure. On est assuré de son silence. Les modérés — il me sera, pour sûr, beaucoup pardonné, au dernier jour, pour l’immense et fraternelle charité de cet euphémisme — sont contents… Dieu l’est-il ? »
Pour moi, j’ai bien peur qu’Il ne le soit pas. Les modérés, ce sont les tièdes. Et Notre-Seigneur a dit : « Je vomis les tièdes… »