Marchenoir encore, c’est Bloy quand il invective en un style d’ébène incrusté d’or sombre la sottise du siècle incrédule, bateau plat qui vacille, dépourvu de pilote, d’écueils en récifs, sur cette mer ténébreuse : la science athée. C’est lui toujours quand il montre l’Église auréolée d’étoiles et demeurant immuable sur le roc de la Promesse divine, sans même entendre le grignotement des petits rongeurs qui essaient d’entamer ce granit.
Écoutez ce discours :
Je suis pèlerin du Saint Tombeau, dit Marchenoir, de sa belle voix grave et claire qui fait ordinairement osciller les crêtes et les caroncules. Je suis cela et rien de plus. La vie n’a pas d’autre objet et la folie des croisades est ce qui a le plus honoré la raison humaine. Antérieurement au crétinisme scientifique, les enfants même savaient que le sépulcre du Sauveur est le centre de l’univers, le pivot et le cœur des mondes. La terre peut tourner autant qu’on voudra autour du soleil. J’y consens, mais à condition que cet astre, qui n’est pas informé de nos lois astronomiques, poursuive tranquillement sa révolution autour de ce point imperceptible et que les milliards de systèmes qui forment la roue de la Voie lactée continuent le mouvement. Les cieux inimaginables n’ont pas d’autre emploi que de marquer la place d’une vieille pierre où Jésus a dormi trois jours…
Alors, que voulez-vous que je vous dise ? Si l’Art est dans mon bagage, tant pis pour moi ! Il ne me reste qu’à mettre au service de la Vérité ce qui m’a été donné pour le Mensonge ! Ressource précaire et dangereuse, car le propre de l’Art, c’est de façonner des Dieux !
Nous devrions être horriblement tristes, ajouta l’étrange prophète comme se parlant à lui-même. Voici que le jour descend et que vient la nuit où personne ne travaille plus. Nous sommes très vieux et ceux qui nous suivent seront plus vieux encore. Notre décrépitude est si profonde que nous ne savons même pas que nous sommes des idolâtres.
Quand Jésus viendra, ceux d’entre nous qui « veilleront » encore, à la clarté d’une petite lampe, n’auront plus la force de se tourner vers la Face, tellement ils seront attentifs à interroger les Signes qui ne peuvent pas donner la Vie. Il faudra que la Lumière les frappe dans le dos et qu’ils soient jugés par derrière !…
Cette vaticination grandiose n’a d’égale que la beauté mystique des chapitres de la fin quand Clotilde, en extase, confond, dans une vision unique, les flammes d’un incendie dans la ville et l’embrasement de l’amour divin dans son âme.
Et la phrase, si vraie en son indicible mélancolie, la phrase dont seuls les contemplatifs peuvent saisir toute l’effrayante profondeur : Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints.
Ici encore, dussent les gens de lettres aveugles s’esclaffer de rire, il faut évoquer Dante — et nul autre.
On espère maintenant avoir réussi à donner une impression de cette œuvre sans analogue et peut-être sans équivalent dans la littérature catholique depuis un demi-siècle. Concluons :
Dans un article du Mercure (31 juillet 1902), sur l’Exégèse des lieux communs, Mme Rachilde avait cité ce mot d’un imbécile : « Bloy est beaucoup plus près de Ravachol que de Jésus. »
Bloy répondit : « Autant dire, sauf respect, que je dîne plus volontiers d’un étron que d’une poularde truffée. »
Il avait raison de protester, car, loin qu’il soit un anarchiste, son œuvre entière est une apologie de l’ordre. Il eut au plus haut degré le sentiment que l’Ordre ne peut exister que par l’observation de la loi divine. Cette loi, c’est l’Église qui en détient les sanctions. L’Ordre, elle le suscite dans les âmes, elle l’assure dans la société. Chaque fois que les hommes méprisent ses avertissements, nient sa mission ou la persécutent, non seulement ils se pervertissent et divaguent, mais encore ils déchaînent des cataclysmes. On l’a vu pour cette guerre atroce que nous venons de subir, qui fut un châtiment mérité et qui constitue le prologue de drames encore plus effroyables. Ces choses, Bloy les a dites partout et, notamment, c’est la leçon qu’il donne dans ces deux beaux livres : Méditations d’un solitaire en 1916 et Dans les ténèbres. Là, il est l’Annonciateur et l’on doit trembler avec lui lorsqu’il s’écrie :