Maintenant la colère de Dieu plane sur toute la terre. Elle est comme un immense nuage noir très bas qui couvrirait tout, ne laissant à personne un espoir quelconque d’échapper à la destruction. Quelque chose de semblable a dû se passer à la veille du déluge quand Noé construisait l’Arche où huit âmes seulement furent sauvées. La menace est d’autant plus terrible que l’inconcevable cécité des « clairvoyants » ne leur permet pas de la voir. Quel cri d’agonie dans le monde entier lorsque le voile des apparences venant à se déchirer on apercevra le cœur de l’Abîme !…

On a conclu des traités où l’on omit soigneusement d’écrire le nom de Dieu ; on a établi un aréopage des Nations où il est radoté sans cesse de Justice et de Paix, mais où l’on se garde, comme d’une incongruité, de mentionner l’Évangile. Cependant les peuples se regardent avec haine et rancune, fourbissent des armes nouvelles. Les Juifs qui détiennent l’or préparent le règne du Maître de la Terre, et fomentent, selon leurs intérêts, les massacres et les ruines. Les hommes n’ont pas voulu de Dieu ; ils s’agitent, et c’est le Juif, instrument inconscient de la colère divine, qui les mène. Quelle sarabande lugubre entre deux coups de foudre !

Pour avoir constaté ces évidences, pour avoir, comme l’enseigne la Sagesse, accepté de souffrir avec Jésus afin que des âmes fussent rachetées, pour avoir compris que sans la foi dans la douleur rédemptrice, la vie, on le répète, ne serait qu’un cauchemar incohérent et dénué de sens, Bloy mérita de réaliser la parole fulgurante de saint Paul : Qui nunc gaudeo in passionibus, pro vobis et adimpleo ea quae desunt passionum Christi in carne mea pro corpore ejus quod est ecclesia.

Moi qui, maintenant, me réjouis dans mes souffrances pour vous et accomplis, dans ma chair, ce qui manque aux souffrances du Christ, pour son corps qui est l’Église…

Chaque fois qu’il perdit la notion de son destin expiatoire, il ne fut qu’un artiste plein de talent mais aussi de gloriole, vindicatif et injurieux. Chaque fois que la Sainte Eucharistie, reçue chaque jour, le reconquit à la Grâce, il fut le grand Pauvre, aimé du Saint-Esprit, qui, ne possédant rien au monde, possède Dieu et Le sent vivre en lui.

Celui-là, c’est le vrai Bloy, l’humble qui écrivait à un ami :

Ma femme, qui vous a vu aujourd’hui, me dit que vous m’attribuez le pouvoir de vous réconforter. Vous m’aviez écrit déjà des choses semblables, et cela m’étonne toujours… Quel besoin j’aurais moi-même de m’appuyer sur autrui ! Combien de fois je l’ai essayé ! Combien de fois ai-je cru trouver des colonnes de granit qui n’étaient que cendres ou pis encore ! Et j’ai bien peur de n’être moi-même que cela !

Le peu que j’ai, Dieu me l’a donné sans que j’y fusse pour rien et quel usage en ai-je fait ? Le pire mal, ce n’est pas de commettre des crimes, mais de n’avoir pas accompli le bien qu’on pouvait. C’est le péché d’omission, qui n’est pas autre chose que le non-amour et dont personne ne s’accuse. Quelqu’un qui m’observerait chaque jour, à la première messe, me verrait souvent pleurer. Ces larmes, qui pourraient être saintes, sont plutôt des larmes très amères. Je ne pense pas, alors, à mes péchés dont quelques-uns sont énormes. Je pense à ce que j’aurais pu faire et que je n’ai pas fait, et je vous assure que c’est très noir…

Je n’ai pas fait ce que Dieu voulait de moi, c’est certain. J’ai rêvé, au contraire, ce que je voulais de Dieu et me voici, à 68 ans, n’ayant dans les mains que du papier ! Ah ! je sais bien que vous ne me croirez pas et que vous me supposerez je ne sais quel repli d’humilité. Hélas ! quand on est seul, en présence de Dieu, à l’entrée d’une avenue très sombre, on a le discernement de soi-même et on est mal situé pour s’en faire accroire. La vraie bonté, la bonne volonté toute pure, la simplicité des petits enfants, tout ce qui appelle le baiser de la Bouche de Jésus, on sait bien qu’on ne l’a pas et qu’on n’a vraiment rien à donner à de pauvres cœurs souffrants qui implorent du secours. C’est ma situation vis-à-vis de vous. Sans doute, je peux prier pour vous, je peux souffrir avec vous et pour vous, en essayant de porter un peu de votre fardeau. Oui, mais la goutte d’eau puisée dans un calice du Paradis terrestre, il m’est impossible de vous la donner. J’ai senti aujourd’hui que j’avais le devoir de vous dire cela pour que vous ne comptiez pas trop sur une créature faible et douloureuse… (Au Seuil de l’Apocalypse.)

Pour cette admirable confession et pour d’autres pareilles qu’on pourrait citer — pour n’avoir pas gaspillé ce don des larmes que le Paraclet lui avait octroyé, Bloy sera placé au rang de ceux dont il a été dit sur la Montagne : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » Il a mis, sans récompense terrestre, ses pas dans les pas sanglants de Jésus, il l’a suivi du Tribunal de Pilate au Golgotha. Il s’est tenu au pied du Crucifix quand les ténèbres couvraient la face du monde. A cause de son abnégation, après un Purgatoire très nécessaire, la Porte de Clarté s’ouvrira devant lui ; et il ira se fondre, parmi des torrents d’amour, dans l’Essence incréée.

DEUXIÈME PARTIE

Dans la première partie de cet essai, j’ai tâché de donner une idée de Léon Bloy, tel que ses confidences réitérées le font connaître, et de son œuvre en général, avec ses énormes défauts et ses magnifiques qualités. Je voudrais essayer maintenant de compléter ce travail en étudiant en lui l’historien, le contempteur des mœurs actuelles, le mystique : trois aspects significatifs de cette personnalité si forte. Je prendrai pour cela trois de ses livres : l’Ame de Napoléon, le Sang du Pauvre, le Salut par les Juifs.