Cette vue s’apparente à la doctrine que Bossuet développa dans son immortel Discours sur l’Histoire universelle, œuvre d’un génie lucide en comparaison duquel les historiens amoureux du « petit fait » semblent des pucerons affolés ou de méticuleux cancrelats.

Que Bloy mérite cet éloge, ce n’est pas un de ses moindres titres à la gloire.

Lisez encore ce passage sur la nécessité qui forçait Napoléon de servir la Volonté de Dieu, parfois même contre les rébellions de sa propre volonté. Ici, comme en bien d’autres endroits, la beauté de l’expression égale la profondeur de la pensée :

Envisager Napoléon comme un instrument divin met fort à l’aise, pour parler de ses fautes enregistrées avec tant de soin et sur tant de papier par tous ses juges. Si l’on entend raisonnablement par le nom de fautes une série de transgressions, volontaires, vénielles ou capitales, la stricte justice ne permet pas qu’on les impute à un instrument. En ce sens, Napoléon peut n’avoir pas commis une seule faute, ayant toujours été obligé d’accomplir, en qualité d’instrument, ce qui lui était prescrit de vouloir et d’accomplir… Aucun autre que lui-même n’a pu savoir ni conjecturer sans témérité ce qu’il mit de sa volonté propre dans les actions magnifiques ou effrayantes exigées par une volonté supérieure à laquelle il ne fallait pas désobéir. Confusément, il le sentait bien quand il parlait de son « étoile ». Sans pouvoir comprendre, il sentait une Main dans ses cheveux, une main sur son cœur, une main autour de sa pensée formidable. En frémissant, ce Maître du monde se voyait circonscrit, dans une liberté d’ordre inférieur et — sous un masque impérial — cadet, en cette manière, de tous ceux, fussent-ils les plus misérables, qui n’avaient pas comme lui, une consigne, un mandement d’éternité, un canevas divin à remplir et qui paraissaient avoir, plus que lui, le choix de leurs œuvres bonnes ou mauvaises.

C’est ce sens du Surnaturel qui fait la cohésion du livre. Et c’est pourquoi l’Ame de Napoléon suscite chez le lecteur tout un éveil d’idées hautes et qui portent loin. Des chapitres comme l’Escabeau, la Garde recule, le Compagnon invisible et les pages de l’Introduction sur la solitude de l’Empereur respirent le plus pur esprit catholique. On trouvera là d’admirables thèmes de méditation sur les choses de Dieu et des motifs d’oraison féconde. Nul plus que Bloy n’excelle à construire de ces périodes qui s’élancent, comme des navires aux voiles empourprées d’aurore angélique, loin des plages monotones du terre à terre et qui nous emportent sur l’océan sans limites de la contemplation.

Une restriction : Bloy n’a certainement pas saisi à quel point la chute de Napoléon fut un immense soulagement pour la France et pour l’Europe entière. Écrasés jusqu’alors sous son despotisme et sous les effets de son orgueil implacable, les peuples comme les individus se sentirent indiciblement délivrés. Fléau de Dieu, à l’égard de qui l’admiration se mêle à l’horreur sacrée, Napoléon avait été, selon la définition d’un observateur perspicace, « la Révolution à cheval ». Il en incarna les principes les plus délétères. Par ses codes, par ses guerres, par toute sa politique, il en sanctionna les erreurs et il détruisit, de la sorte, l’œuvre séculaire, si sage et si foncièrement chrétienne de la Royauté. Par la Restauration, Dieu offrait à notre pays le remède qui aurait permis à la France d’éliminer le virus révolutionnaire. Malgré des fautes presque inévitables, vu les énormes difficultés de la situation, les Bourbons accomplirent, dans une large mesure, la tâche réparatrice que la Providence leur avait fixée. De 1815 à 1830, notre patrie pansa ses plaies et fut prospère.

Malheureusement, « Celui qui toujours nie » veillait et ne cessait d’insuffler le Non serviam à beaucoup de doctrinaires et de romantiques qui crurent fortifier le régime en lui ingurgitant cette potion néfaste : les idées de 89. Voyez, par exemple, Chateaubriand. Il faisait grand étalage de sa fidélité au Roi légitime. Mais, en même temps, mû par la plus mesquine des rancunes, par une vanité folle et, pour tout dire, par son tempérament anarchique, il ébranlait avec persévérance cette maîtresse poutre de la maison : l’autorité.

Méconnaissant les bienfaits de la Restauration, ne comprenant point que, par elle, Dieu nous invitait à rentrer dans l’ordre, ces illusionnés, ces pantins, dont les fervents de la tradition encyclopédique et jacobine maniaient subtilement les ficelles, amenèrent la ruine de la Monarchie avec celle des Bourbons. Après la catastrophe, ils se lamentèrent et prodiguèrent en chevrotant les mea culpa. Mais il était trop tard : l’heure du salut ne sonnait plus au cadran de Dieu.

Résultat : cette crise de folie collective qu’on nomme la Révolution perpétua ses ravages. Depuis plus d’un siècle, les accès se renouvellent en s’aggravant — et la France saigne.

Voilà ce que Bloy, égaré par sa haine contre les Bourbons, n’a pas distingué. Le sillon de feu que traçait dans son imagination la chevauchée napoléonienne l’empêcha de voir clair.