Mais qui donc vit tout à fait clair lorsque surgit des ténèbres étoilées de la Volonté divine ce monstre fatidique et démesuré : Napoléon ?

Probablement la seule clairvoyante fut la sœur du duc d’Enghien, la princesse Louise de Bourbon-Condé. Rentrée en France, avec les survivants de sa famille, en 1814, elle établit, au Temple, une congrégation de pénitence : les Bénédictines du Saint-Sacrement. Prieure de cette communauté, à partir du 5 mai 1821, elle y fit dire, chaque année, une messe pour le repos de l’âme de Napoléon.

Si l’Empereur subit, au lieu de l’Enfer, un miséricordieux Purgatoire, c’est sans doute à la charité de cette sublime Moniale qu’il le doit.

II

Le Sang du Pauvre est un des livres les plus outranciers de Bloy. Le thème qu’il développe tout au long de cette satire corrosive, le voici : « Tout homme qui s’enrichit vend le Christ. On ne peut être riche qu’en vendant le Corps et le Sang de N.-S. Jésus-Christ. »

Dans l’excellente notice qu’il a consacrée à Bloy, M. René Martineau cite la phrase[4]. Puis il ajoute, pour bien spécifier le ton qui règne dans cette tonitruante imprécation : « Bloy m’en adressa un exemplaire avec cette dédicace : Ces pages où fut essuyé le couteau ! Le contraste entre ces violences et la vie de l’auteur, au moment où il écrivait son livre, causa de la surprise à ceux qui ignoraient le passé de Bloy et ne pouvaient se rendre compte de l’existence infernale qu’il avait menée… »

[4] René Martineau, Léon Bloy : souvenirs d’un ami. Librairie de France.

De fait, ceux qui savaient l’atroce misère d’où Bloy sortait à peine et le dénuement prolongé dont sa femme et ses enfants venaient de subir avec lui les lentes tortures ne s’étonnèrent point des rugissements furieux et plaintifs à la fois que lui arrachaient des souvenirs encore tout saignants. Quand un homme fut écorché vif, durant des années, par les réactions de son excessive sensibilité et par la sottise malveillante d’un grand nombre de ses contemporains, on ne peut guère lui demander de vagir avec calme et mesure dans le pamphlet que lui inspira la mémoire d’un aussi douloureux passé.

Néanmoins, au cours de ces 268 pages, les éclats de sa colère sont tellement continus qu’à la longue, l’attention du lecteur se rebute. On souhaiterait, çà et là, quelque accalmie, quelque station dans la prière résignée. Enfin si, souvent, l’invective garde un accent véridique et vengeur, parfois elle tourne à la déclamation et vous assourdit sans vous émouvoir. De là, une certaine impression de monotonie qu’on éprouve surtout lorsqu’on lit pour la première fois le Sang du Pauvre. A ouïr une trompette qui sonne toujours la charge et jamais l’extinction des feux, l’on se fatigue.

Mais dès qu’on le relit, on ne tarde pas à dégager de tout ce fracas des clameurs mystérieuses et profondes où Bloy, plein de sanglots et d’amertumes, atteint à la plus poignante éloquence. Pensant à lui-même, il pense à tant d’autres que cette truie endiablée, la soi-disant civilisation du XXe siècle broya sous ses pieds fangeux. Il sent alors, d’une façon indicible, qu’il représente en quelque sorte, avec la souffrance des pauvres, l’indignation divine et il s’écrie :