Il n’y a pas de refuge pour l’Indignation de Dieu. C’est une fille hagarde et pleine de faim à qui toutes les portes sont refusées, une vraie fille du désert que nul ne connaît. Les lions au milieu desquels elle a été enfantée sont morts, tués en trahison par la famine et par la vermine. Elle s’est tordue devant tous les seuils suppliant qu’on l’hébergeât, et il ne s’est trouvé personne pour avoir pitié de l’Indignation de Dieu. — Elle est belle pourtant mais irréductible et infatigable et elle fait si peur que la terre tremble quand elle passe. — L’Indignation de Dieu est en guenilles et n’a presque rien pour cacher sa nudité. Elle va pieds nus, elle est tout en sang et, depuis soixante-trois ans — cela est terrible — elle n’a plus de larmes. Ses yeux sont des gouffres sombres et sa bouche ne profère plus une parole. Elle a pris quelquefois des petits enfants dans ses bras, les offrant au monde et le monde a jeté ces innocents dans les ordures en lui disant : — Tu es trop libre pour me plaire ! J’ai des lois, des gendarmes, des huissiers, des propriétaires. Tu deviendras une fille soumise et tu paieras ton terme… — Mon terme est proche et je le paierai fort exactement, a répondu l’Indignation de Dieu.
Mais ce qui, en d’autres endroits, enlève de la portée aux malédictions de Bloy contre la richesse, c’est qu’il ne fait nulle différence entre bons riches et mauvais riches. Bons riches ! Cet adjectif l’aurait mis hors de lui ! Voilà ce qui arrive quand on se prétend, comme il ne cesse de le faire, un homme d’Absolu — en bloc, sans nuances, ni distinctions. Le Christ a dit : — Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux qu’à un chameau de passer par le Trou de l’Aiguille[5]. Cette image enveloppe une invite des plus significatives et même une menace très suffisamment redoutable. Mais Bloy surenchérit. Il ne veut pas qu’un riche, quel qu’il soit, puisse être sauvé. Et cette rigueur inexorable, aggravant la Parole Divine — ce qui est énorme de la part d’un chrétien — montre à quel point sa manie d’Absolu lui faussait parfois le jugement.
[5] L’exégèse catholique nous apprend ceci : à Jérusalem, on appelait le Trou de l’Aiguille une poterne si étroite qu’il fallait décharger les chameaux, portant de lourds ballots arrimés de chaque côté de leur bosse, que leurs conducteurs y amenaient pour les introduire dans la ville. Ainsi, le symbolisme de la comparaison employée par Notre-Seigneur se comprend sans peine. Il avertit ; il n’exclut pas.
La richesse est une grande malédiction de Dieu. Les riches sont infiniment à plaindre parce qu’ils portent ce fardeau de l’argent qui leur rend si malaisé l’accès de cette « porte étroite » par où l’on va au Salut éternel. L’argent, c’est encore une drogue insidieuse dont le Mauvais se sert pour empoisonner des âmes. Car il est à retenir que s’il développe, chez la plupart des favorisés de la fortune, l’égoïsme, l’avarice et les penchants luxurieux, il détermine également chez beaucoup trop de pauvres la germination de la haine et de l’envie.
Cependant il existe de bons riches — à peu près un sur dix mille. Ce sont ceux qui ne se tiennent que pour les dépositaires du bien des pauvres et qui distribuent plus que la dîme de leurs propres biens. Et il y a de bons pauvres, ceux qui, bénissant Dieu de les avoir faits tels, ne voudraient, pour rien au monde, s’enrichir. Le reste, c’est socialisme ou ploutocratie, c’est-à-dire deux formes du Règne de la Bête…
Bloy condamne aussi, sans rémission, tous les propriétaires, que ceux-ci soient opulents ou qu’ils ne possèdent qu’une chétive bâtisse, d’un revenu aussi mince qu’aléatoire.
J’ai connu l’un de ces derniers. En 1914, au front, voici ce qui me fut confié par un blessé, ouvrier lyonnais dans le civil, qu’on venait d’amputer de la main droite et qui attendait son évacuation sur l’arrière. « Je suis bien tourmenté, dit-il, car je me demande ce que les miens et moi nous allons devenir. Écoute un peu ceci : Après cinquante ans de travail, mon père avait économisé quelques sous avec quoi il fit bâtir, aux Charpennes, une petite maison dont nous occupions une partie et dont les deux logements qui restaient furent loués à des ménages pour la somme totale de neuf cents francs par an. Eh bien, les hommes de ces deux familles sont partis à la guerre. Leurs femmes et leurs enfants ont naturellement bénéficié du moratoire. Mon frère aîné, mobilisé en même temps que moi, a été tué à la bataille de la Marne. Il laisse une veuve et trois enfants. Maintenant, mon père est tout cassé de rhumatismes et ne peut se remettre au travail. Ma belle-sœur, de santé très faible, ne gagne pas un sou. Ses mioches sont encore trop petits pour aller en apprentissage. Moi je suis invalide. Qu’allons-nous faire ? Et pourtant nous sommes des propriétaires… C’est drôle, n’est-ce pas ?… »
Bloy, se sacrant, de sa seule autorité, pontife de l’Absolu, aurait-il lancé l’anathème sur ces malheureux si réellement dignes qu’on plaigne leur détresse ? Je ne le crois pas car il avait bon cœur ; il aurait pardonné cette propriété dérisoire à cause de leurs larmes. Aussi, comme il a dû certainement se heurter à des cas analogues, on espère qu’il a regretté, en temps propice, certaines diatribes saugrenues qui déparent, çà et là, le Sang du Pauvre.
Il n’en reste pas moins que ce livre contient d’admirables pages où l’ironie se donne carrière et, pour le coup, sans déclamation. Ceci, par exemple, à propos des boursouflures de vanité que suscite le mariage chez les riches : « Quand l’apôtre dit que le mariage est un « grand sacrement », il faut l’entendre des riches mariages. Autrement cette parole n’aurait pas de sens. Il n’y a de grand que ce qui rapporte. » Et donc « le mariage de la sainte Vierge et de saint Joseph a dû être un tout petit mariage ».
Bloy n’est jamais plus perçant que lorsqu’il feint de prendre ainsi au sérieux les sous-entendus malpropres de la morale pharisienne. Du reste le chapitre : les Prêtres mondains d’où j’extrais cette phrase, est tout à fait bien venu.