D’autres passages sont encore plus empoignants où Bloy dompte les sursauts du romantisme effréné qui, parfois, lui désordonne l’esprit pour céder à ce don de Dieu qui soumet toutes les facultés du chrétien vraiment épris de Jésus à cette raison supérieure : la contemplation mystique. Tel il se montre dans un chapitre accompli de tous points : les Éternelles Ténèbres dont je citerai les dernières lignes :

On peut se représenter l’âme du riche sous des étages de ténèbres, dans un gouffre comparable au fond des mers les plus profondes. C’est la nuit absolue, le silence inimaginable, infini, l’habitacle des monstres du silence. Tous les tonnerres peuvent éclater ou gronder à la surface. L’âme accroupie dans cet abîme n’en sait rien. Même dans les lieux souterrains les plus obscurs, on peut supposer qu’il y a des fils pâles de lumière venus on ne sait d’où et flottant dans l’air comme, en été, les fils de la Vierge dans la campagne. Les catacombes, elles aussi, ne sont pas entièrement silencieuses. Il y a, pour l’oreille attentive, quelque chose qui pourrait être les très lointaines pulsations du cœur de la terre. Mais l’Océan ne pardonne pas. Lumière, bruit, mouvement, vibrations imperceptibles, il engloutit tout à jamais…

C’est : le Mauvais Riche en enfer que Bloy aurait pu intituler ce chapitre.

Il faut espérer également que les lecteurs de bonne volonté apprécieront comme il sied la calme et radieuse vision qui clôt ce chapitre : la Dérision homicide. Il n’y a rien de plus beau dans la littérature catholique :

J’imagine que le Jour de Dieu commencera par une aube d’une douceur infinie. Les larmes de tous ceux qui souffrent ou qui ont souffert auront tombé toute la nuit, aussi pure que la rosée du premier printemps de l’Éden. Puis le soleil se lèvera comme une Vierge pâle de Byzance dans sa mosaïque d’or et la terre se réveillera toute parfumée. Les hommes réconfortés puissamment s’étonneront de ce renouveau du Jardin de volupté et se dresseront, parmi les fleurs, en chantant des choses qui les rempliront d’extase. Les infirmes eux-mêmes et les putréfiés vivants auront l’illusion de l’adolescence. Agitée du pressentiment d’une venue indicible, la nature se vêtira de ses accoutrements les plus magnifiques et, pareille à une courtisane superbe, répandra sur elle, avec ces joyaux qui ont perdu tant de condamnés à mort, les senteurs capiteuses qui font oublier la vie. Rien ne saurait être trop beau car ce sera le Jour de Dieu attendu des milliers d’années dans les ergastules, dans les bagnes, dans les tombeaux ; le jour de la dérision en retour, de la Dérision grande comme les cieux que le Saint Livre nomme la subsannation divine. Ce sera la vraie fête de la charité, présidée par la Charité en Personne, par le Vagabond redoutable dont il est écrit que nul ne connaît ses voies, qui n’a de comptes à rendre à personne et qui va où il lui plaît d’aller[6]. Ce sera tout de bon la fête des pauvres, la fête pour les pauvres, sans attente ni déception… Pour ce qui est de l’incendie qui terminera le gala, il n’y a pas de créature, fût-ce un archange, qui pourrait en dire un seul mot.

[6] Spiritus qui ubi vult spirat. — A. R.

Ici le voyant qui est en Bloy développe toute son envergure. Il nous transmet un reflet de la Lumière mystérieuse qui éclairera la fin du monde. Et sa voix, retentissante comme celle des grandes orgues dans une cathédrale attentive, prolonge en notre âme d’ineffables échos.

Malgré ses défectuosités, le Sang du Pauvre est un grand livre.

III

Le Salut par les Juifs, c’est celle de ses œuvres pour laquelle Léon Bloy manifesta toujours une prédilection spéciale. A maintes reprises, dans ses volumes subséquents, il en parle comme de l’ouvrage qui lui demanda le plus de réflexion et qui lui coûta le plus d’efforts pour établir la thèse qu’il voudrait rendre évidente. Et cependant celle-ci demeure assez obscure.