On regrette de n’avoir pas à commenter ici, au point de vue du symbolisme mystique, le récit de cette rencontre de Jésus avec la pécheresse de Samarie, car c’est un des chapitres les plus profonds de la Sainte Écriture. Bornons-nous à rappeler les versets auxquels Bloy donne une si singulière extension :

La femme dit : — Seigneur, je vois que tu es un prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous dites, vous [Juifs], que Jérusalem est l’endroit où il faut adorer.

Jésus lui dit : — femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez, vous [Samaritains], ce que vous ne connaissez point. Nous, nous adorons ce que nous connaissons car le salut sort des Juifs. Mais l’heure vient, et c’est maintenant où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont de tels adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et il faut l’adorer en esprit et en vérité.

La femme reprit : — Je sais que le Messie, qu’on appelle Christ, va venir. Lors donc qu’il viendra, il nous annoncera toutes choses.

Jésus lui dit : — Je le suis, moi qui te parle.

Or l’exégèse traditionnelle nous apprend que la Samaritaine préfigure les nations des Gentils qui seront bientôt évangélisées par les apôtres. En lui disant que le salut sort des Juifs et en précisant qu’on adorera le vrai Dieu en esprit dans le monde entier et non plus seulement dans le Temple, Jésus fait entendre que, lui-même, Juif selon la chair et Dieu selon l’esprit, est le salut du monde parce qu’il est le Messie annoncé.

On aura beau tourmenter le texte de toutes les façons possibles on n’arrivera pas à lui conférer un autre sens. Et il est fâcheux que Bloy se soit dispensé d’expliquer clairement l’addition qu’il s’est permise à la parole du Maître : Salus ex Judaeis. Il ajoute quia salus a Judaeis. C’est là une fantaisie toute personnelle, une déduction injustifiée.

Quant au Règne futur de l’Esprit, les hérétiques qui répandirent cette erreur y mirent beaucoup de complaisance car il est également impossible de la justifier par le texte des Évangiles concernant la période qui va de la Résurrection à l’Ascension. Les actions et les paroles de Jésus en ce temps-là ne donnent aucune prise à l’équivoque. Il dit aux disciples : Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles (saint Mathieu, XXVIII, 20). » Il ne dit pas « Je suis avec vous jusqu’au Règne du Paraclet. » Il leur dit encore : Vous recevrez la vertu de l’Esprit Saint qui surviendra en vous et vous lui rendrez témoignage dans Jérusalem (Actes des Apôtres, I, 8). Il n’ajoute pas : « Cet Esprit régnera après moi. » Il leur annonce tout simplement la Pentecôte.

Enfin, on ne voit pas du tout comment, dans sa préface, Bloy peut s’autoriser du XIe chapitre de l’Épître aux Romains pour prétendre que le salut du monde se fera par les Juifs au temps de ce Règne chimérique. Saint Paul prédit que les Juifs seront dans l’aveuglement jusqu’à ce que « la plénitude des Gentils soient entrés dans l’Église ». Ensuite Israël sera éclairé à son tour. Mais le nom de l’Esprit Saint n’est pas prononcé une seule fois dans ce curieux passage et il n’y est point fait allusion.

On voit combien la thèse de Bloy se dénonce peu solide et à quel point il manqua de prudence en s’y entêtant. C’est parce que coexistaient en lui un mystique et un impulsif enclin à la rébellion. Le mystique, qui sentait la sève catholique bouillonner en lui d’une façon si intense, a proclamé, en vingt occasions, le magistère de l’Église et en a parlé comme le plus humble et le plus soumis de ses enfants. Par contre, il arrivait quelquefois que l’impulsif s’enflammait pour cette rêverie assurément séduisante quoique erronée : le Règne futur du Paraclet ; et alors il n’était pas loin de s’en croire le Précurseur. Mais bientôt, tout rentrait dans l’ordre. De là, tant de belles pages dans le Salut par les Juifs, tant de méditations substantielles rayonnant d’une pure lumière — totalement orthodoxes, tant de visions saisissantes. Par exemple, celle des Trois Vieillards à Hambourg. C’est aussi évocatoire qu’une de ces eaux-fortes où Rembrandt fait grouiller le Ghetto dans une pénombre pleine d’ors enfumés.

Il faudrait citer encore ces incomparables similitudes que Bloy découvre entre les symboles préfiguratifs de l’Ancien Testament et la Passion sans cesse renouvelée de Jésus. Là, sa perspicacité, nourrie d’oraisons, éclate en traits de foudre qui nous illuminent l’âme jusqu’au tréfonds. On admire, on s’incline et l’on demeure ébloui.

Enfin, une des vérités que Bloy développe avec le plus de complaisance, non seulement dans ce livre mais dans son œuvre entière, c’est celle-ci : le Christ fut et reste le Pauvre absolu. Il y revient toujours et lorsqu’il ne se laisse pas égarer par l’orgueil, il entonne un hymne d’allégresse parce que Dieu le marqua pour être, lui-même, un pauvre en union étroite avec son Sauveur. Cette certitude lui dicte alors des pages d’une merveilleuse beauté. Celle-ci, par exemple :

Il n’est pas nécessaire d’avoir fait de puissants travaux d’exégèse pour savoir que Jésus-Christ fut le vrai pauvre, — désigné comme tel à chaque page de l’Ancien ou du Nouveau Testament — l’unique parmi les plus pauvres, insondablement au-dessous des Jobs les plus vermineux, le diamant solitaire et l’escarboucle d’orient de la pauvreté magnifique, et qu’il fut enfin la Pauvreté même annoncée par des Voyants inflexibles que le peuple avait lapidés. Il eut pour compagne « les trois pauvretés », a dit une sainte. Il fut pauvre de biens, pauvre d’amis, pauvre de Lui-même. Cela, entre les parois visqueuses du puits de l’Abîme. Puisqu’il était Dieu et qu’il n’avait accepté de venir que pour prouver qu’il était Dieu en se manifestant vraiment pauvre, il le fut dans l’irradiation et la plénitude infinie de ses Attributs divins. Il n’y eut donc pas d’autre Victime que le pauvre et les excès absolument incompréhensibles de cette Passion toujours actuelle, flagrante à perpétuité, dont l’athéisme lui-même ne peut assoupir l’effroi, sont inexplicables aux gens qui ne savent pas ce que c’est que la Pauvreté, l’élection dans la fournaise de la Pauvreté, selon le mot d’Isaïe qui montra les choses futures et qui fut scié entre deux poteaux. (Le Salut par les Juifs, p. 43.)