Lorsqu’il écrivit ces lignes Bloy dut penser, pour se l’appliquer, à la phrase si émouvante de saint François d’Assise : « J’ai épousé une grande dame, veuve depuis Jésus-Christ et qui a nom sainte Pauvreté. »
Qu’un tel Époux eût légué à Bloy une telle Épouse, cette conviction lui remplissait l’âme d’une gratitude infinie, et c’est pour cette raison qu’il aima tant Jésus, et qu’en ses heures d’oraison lucide il se réjouit de souffrir pour Lui, avec Lui, en Lui.
Soulignons-le, personne plus que Bloy n’a senti saigner les plaies du Crucifié. Personne n’a paraphrasé d’une façon plus poignante l’aphorisme de Pascal : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. » Il faudrait donc être un bien étrange pharisien pour s’offusquer parce que, montant la garde, armé d’une trique noueuse, devant la Croix d’ignominie et de rédemption, Bloy égarait parfois ses coups sur des épaules irresponsables. Il a si superbement tenu à distance nombre de chiens aux gueules fétides qui eussent voulu se délecter du Sang adorable qu’on doit lui pardonner les excès de son zèle inlassable. Et qu’on n’oublie pas non plus la tendre sollicitude avec laquelle il sut convier maintes brebis — noires hier, blanches aujourd’hui — à s’approcher de cette Source aux ondes miraculeuses : le Cœur transpercé de Jésus, pour y boire la Vie éternelle.
Disons pour conclure : il y a des dilettantes incroyants qui ne peuvent goûter en Bloy que la verve formidable du pamphlétaire et les splendeurs de son style. Il y a aussi des gens de lettres, imbus de pieusarderie sentimentale, ne concevant la religion que comme une idylle farcie de roucoulades douceâtres et qui s’effarent à cause de ses violences. Mais, les catholiques pauvres, qui trouvent leur nourriture essentielle dans la communion fréquente, et qui sont ainsi les Témoins permanents de la Passion, oui, ceux-là seuls sauront aimer Léon Bloy et le comprendre — dans la profondeur.
TROISIÈME PARTIE
Les Lettres à sa fiancée, publiées en 1922[8], fournissent un document des plus précieux pour la connaissance de cette âme mi-partie d’ombre et de lumière : Léon Bloy.
[8] Delamain, Boutelleau et Cie, éditeurs, Paris.
Tous les traits de caractère que nous avons notés au cours des études précédentes s’y retrouvent d’autant plus faciles à démêler qu’ils s’y dessinent sans surcharge ni apprêt littéraire. Ici Bloy s’abstient des attitudes romantiques que, trop souvent ailleurs, il aimait à se donner. Mû par un sentiment profond, il s’efforce de se montrer tel qu’il est à celle qu’il veut pour épouse. Point de fards et point de poses puériles. Un désir émouvant de sincérité l’oblige d’exposer au grand jour les parties les plus intimes de son être. Et il le fait d’une façon si ingénue qu’à le lire, on comprend mieux ses souffrances, l’origine de ses erreurs et la qualité si personnelle de son art.
Dans les lignes suivantes, on essaiera donc de délimiter l’homme qu’il fut par nature. On tentera ensuite d’expliquer pourquoi le combat permanent qui se livrait entre le Surnaturel divin et le Surnaturel démoniaque dans son âme — comme dans toutes les âmes — se développa plus âprement, plus tragiquement que chez quiconque. Puis on tâchera de mettre en évidence, pour tout lecteur impartial, les motifs d’apprécier à leur valeur les beaux côtés de Bloy et de le plaindre en ses écarts. Enfin, sans le diminuer, on se gardera de le surfaire.