Retenons d’abord que, dès sa première enfance, il se sentit enclin à la tristesse. Il écrit :

Je suis triste naturellement comme on est petit ou comme on est blond. Je suis né triste, profondément, horriblement triste, et si je suis possédé du désir le plus violent de la joie, c’est en vertu de la loi mystérieuse qui fait que les contraires s’attirent. Malgré l’attraction puissante exercée sur moi par l’idée vague du bonheur, ma nature plus puissante encore m’incline vers la douleur, vers la tristesse, peut-être vers le désespoir. Je me rappelle qu’étant un enfant, un tout petit garçon, j’ai souvent refusé, avec indignation, de prendre part à des jeux, à des plaisirs dont l’idée seule m’enivrait de joie parce que je trouvais plus noble de me faire souffrir moi-même en y renonçant. Cela se passait en dehors de tout calcul, de tout concept religieux. Ma nature seule agissait obscurément. J’aimais instinctivement le malheur ; je voulais être malheureux… Je pense que je tenais cela de ma mère dont l’âme espagnole était à la fois si ardente et si sombre. Et le principal attrait du christianisme a été pour moi l’immensité des douleurs du Christ, la transcendante horreur de sa Passion…

Quand je fus un homme, je tins cruellement les promesses de ma lamentable enfance, et la plupart des douleurs que j’ai endurées ont été certainement mon œuvre, ont été décrétées par moi-même, contre moi-même…

Rien de plus significatif que cette analyse. La complaisance et la précision avec lesquelles Bloy y procède, le soin qu’il prend de signaler la part de l’hérédité dans son cas psychologique, tout démontre qu’il s’est parfaitement rendu compte que son penchant à la tristesse le dominait d’une façon si essentielle qu’il ne lui était guère possible de goûter d’autres voluptés d’esprit que « les sombres plaisirs d’un cœur mélancolique ».

C’est ce qui explique aussi, et avec surabondance, les teintes funèbres qui s’étalent sur la plus grande partie de son œuvre… Cela fait comprendre également qu’en ses rares et brefs moments de gaieté, il garda, presque toujours, un accent d’ironie amère. La détente spontanée des âmes lumineuses en qui la paix de Jésus fait éclore d’allègres carillons, le rire de sainte Térèse ou de saint François d’Assise lui demeurent inconnus. D’ailleurs, toute liesse l’offusque. Il s’en détourne avec crainte pour s’envelopper plus strictement dans les crêpes de sa songerie morose. On pourrait citer à cet égard maints passages de ses livres, entre autres celui-ci :

J’avais proposé fort étourdiment un voyage au lac d’Enghien en un tramway électrique passant au pied de la Butte. On est parti vers deux heures. Aussitôt arrivé en ce lieu que je ne connaissais pas, mais dont j’aurais dû deviner la démoniaque banalité, un ennui mortel tombe sur moi, un ennui pouvant aller jusqu’au désespoir. Jeanne, me voyant souffrir, me conseille de fuir par la plus prochaine voiture et je suis forcé d’obéir, la laissant seule avec les enfants. Retour plus que mélancolique et résolution bien arrêtée de ne plus risquer cela. Il est prouvé que je ne peux pas voir des lieux de plaisir et que l’aspect de toute joie procurée par la richesse me comble de désolation et d’horreur. (L’Invendable, p. 35.)

Qu’on retienne surtout cette phrase transcrite plus haut : Né triste, je suis possédé du désir le plus violent de la joie. Or, comme toute recherche des joies humaines se résolvait pour lui en déceptions et en tristesse, on saisira combien cette âme, travaillée, en outre, du besoin de se faire souffrir, ne pouvait être qu’infiniment malheureuse.

Mais cela, c’est l’explication naturelle de son tourment. Il en existe une autre beaucoup plus élevée et que voici. Bien que Bloy déclare qu’il n’y avait nulle préoccupation religieuse dans sa tendance native à se mortifier, on peut supposer que, dès lors, se manifestait en lui une prédestination à la douleur. Son existence entière semble bien l’indiquer et surtout ce fait que, souvent, avec un courage vraiment admirable, il demanda de souffrir pour autrui. Appliquant ainsi cette loi de substitution qui constitue un des éléments capitaux de la Mystique, non seulement il souffrait avec Jésus en l’aidant à porter sa croix dans la voie douloureuse, mais encore il soulageait tel de ses frères défaillant sous le fardeau de ses péchés ou de ses peines physiques et morales. Toute son œuvre porte la marque profonde de cette destinée. Lui-même la sentait d’une façon si intense qu’à certaines heures d’oraison clairvoyante, il l’acceptait avec toutes ses conséquences, si redoutables fussent-elles. C’est ce que démontrent plusieurs passages des Lettres, celui-ci par exemple :

Pour ce qui est de mes souffrances, accepte-les généreusement comme étant voulues de Dieu et, je t’en prie, ne fais pas trop attention à mes plaintes. Si je dois être très malheureux, longtemps encore, tant mieux pour toi. C’est qu’il le faut pour payer ta dette. Quand nous recevons une grâce divine, nous devons être persuadés que quelqu’un l’a payée pour nous. Telle est la loi. Dieu est infiniment bon, mais il est infiniment juste et, comme tel, il se montre un créancier infiniment rigoureux. Il y a environ quinze ans, j’ai passé des mois à demander à Dieu dans des prières qui ressemblaient à la tempête qu’il me fît souffrir tout ce qu’un homme peut souffrir pour que mes amis, mes frères, et les âmes, inconnues de moi, qui vivaient dans les ténèbres fussent secourus, et je t’assure que j’ai été exaucé d’une manière terrible !…

Mais, diront peut-être quelques-uns, pourquoi s’étant voué à l’esprit de sacrifice, Bloy montre-t-il si souvent peu de patience et de résignation ? Pourquoi récrimine-t-il à cause de sa misère et des humiliations qu’elle lui attire, à cause de la sottise ou de la malveillance de ceux qui l’approchent ? Puisqu’il voulait souffrir, il aurait dû se tenir pour satisfait d’accumuler toutes les avanies.

La réponse n’est pas très malaisée. — Dieu n’exige pas des âmes qu’il prédestine à la souffrance rédemptrice qu’elles ne gémissent jamais. Que, par suite d’un de ces réflexes tout instinctifs qui avèrent la faiblesse humaine, ces victimes volontaires laissent parfois échapper une plainte ou une clameur de détresse, cela ne signifie nullement qu’elles sont indignes de la tâche qui leur fut départie.