En tant que Fils de l’Homme, Jésus, à Gethsémani, n’a-t-il pas voulu nous donner l’exemple d’un grand soupir d’angoisse lorsqu’en cette nuit d’agonie, le poids des péchés du monde se fit presque intolérable ? Qu’on se rappelle son cri : Seigneur, s’il est possible, éloignez de moi ce calice !…
Et l’on prétendrait imposer à un pauvre être imparfait, tel que Bloy ou tout autre Souffrant par substitution, le devoir de se montrer plus impassible que le Verbe incarné ?
Les personnes qui manifestent tant de rigueur intransigeante se traitent, en général, elles-mêmes, avec beaucoup d’indulgence. Trop superficielles pour éprouver les vicissitudes de la vie d’oraison elles manquent d’expérience pour en comprendre les élévations et les déclins. Elles sont « du monde ». Et le monde méconnaît les contemplatifs.
Cependant l’on reconnaît volontiers que Bloy met parfois une acrimonie excessive dans ses plaintes. On doit admettre également qu’il y a une disproportion assez comique entre certaines tribulations de ménage auxquelles il fut exposé, comme nous tous, et l’importance qu’il leur attribue. Ainsi lorsqu’il envisage comme des catastrophes effroyables, faites spécialement pour lui seul, le mauvais caractère d’une servante ou l’improbité d’un fournisseur.
Mais, avec Bloy, il faut s’habituer à des contrastes extrêmes et à des contradictions déconcertantes. Nous l’avons dit au commencement de ces études et nous ne saurions trop le répéter : ce n’est point une personnalité homogène, il s’en faut !
Lui-même se rendait compte, par endroits, des contradictions qui bouleversaient tout son être. Lisez ce passage d’une de ses lettres :
Qui pourrait croire que le même homme qui voit si clairement la gloire de Dieu, qui dit des choses capables de relever le courage de ses frères désespérés et qui ne saurait parler de la Sainte Trinité sans pleurer d’amour — qui pourrait supposer que ce même homme est livré chaque jour aux plus violentes tentations et qu’il n’est pas un seul instant maître de son cœur ?…
Comme alors il se rendait compte de sa faiblesse ! Écoutez :
Je demandais à Dieu de me faire souffrir pour mes frères et pour Lui-même, dans mon corps et dans mon âme. Mais je pensais à des souffrances très nobles et très pures qui, je le vois bien aujourd’hui, eussent été encore de la joie. Je ne pensais pas à cette souffrance infernale qu’il m’a envoyée… Imagine un superbe oiseau, accoutumé à planer dans le bleu du ciel, à se baigner dans les rayons brûlants du soleil et à qui tout à coup l’on couperait les ailes pour l’enfermer dans une cage ténébreuse où il lui faudra ramper en compagnie des plus dégoûtants reptiles.
Qu’elle est émouvante cette confidence qui éveillera en beaucoup d’âmes chrétiennes un écho sympathique ! N’existe-t-il pas, en effet, des heures où nous brûlons de nous dévouer, plus même, de nous offrir en holocauste pour Jésus et pour nos frères dans la foi ? Et si Dieu nous donne alors « non pas ce que nous demandons mais ce qu’il nous faut », comme le dit encore Bloy, nous tombons dans le désarroi, nous nous récrions, nous ne sommes pas loin de perdre courage. Car notre amour-propre demeure tellement exigeant que nous voudrions choisir nos souffrances ! Ah ! misère humaine !… Qui n’aimerait Bloy pour avoir si bien exprimé l’inconstance de notre nature pécheresse ? Et si, après tout, il laissa quelquefois choir à ses pieds telle croix qu’il n’avait pas demandée et qui, pourtant, lui était indispensable pour son avancement spirituel, lequel de nous osera s’estimer assez sûr de soi pour lui jeter la pierre en s’écriant : — Cela ne m’arrivera jamais ?