N’oublions pas non plus qu’il avait l’âme d’un enfant ombrageux quant à la discipline, des plus impressionnables et imaginatif à l’excès. Il l’avoue quand il écrit : « Je suis un véritable enfant ? (p. 106). Et ailleurs, il insiste :

Je suis très enfant et ma faiblesse de cœur est si grande qu’on ne pourrait la deviner dans un homme dont les écrits et les paroles portent habituellement le caractère de la force. C’est là mon triste secret.

Et enfin ce qui achève de fournir un jour précis sur cette âme inquiète, c’est la déclaration suivante :

Dieu m’a donné de l’imagination et de la mémoire, rien de plus en vérité. Mais j’ai la raison fort pesante, et la faculté d’analyse, telle que les philosophes l’entendent, me manque d’une manière absolue… Mais je sais fort bien que la faculté d’aimer est développée chez moi d’une manière inouïe ; cela me suffit ; la philosophie m’ennuie et la théologie m’assomme ; les paroles sans amour me sont inintelligibles…

L’imagination, même très grossissante, c’est une faculté précieuse pour un écrivain. Le don d’amour, c’est une grande grâce pour un chrétien dès qu’il le porte vers Dieu. Mais que ces puissances de sentiment deviennent dangereuses, sujettes à l’orgueil le plus démesuré si, comme il arrive chez Bloy, on prétend les appliquer à l’interprétation des choses de l’ordre surnaturel en écartant à la fois la philosophie et la théologie, en diffamant sa raison et en se proclamant inapte à l’analyse[9] !

[9] Il faut noter ici une des mille contradictions de Bloy. Ailleurs, — lettre du 15 février 1890 — il écrit : « Ma raison, toujours intacte et toujours éclairée par la foi n’a pas un seul instant vacillé mais mon cœur, hélas, mon pauvre cœur… » Il reconnaissait donc que les mouvements du cœur peuvent égarer et que la raison est nécessaire pour en établir le contrôle.

Il y eut et il y a certainement encore des âmes en qui le don d’amour de Dieu fut porté à un tel point qu’il leur valut, sans études, un développement extraordinaire des facultés intellectuelles et une compréhension merveilleuse des grâces d’oraison. Telle fut sainte Térèse dont l’Église a dit, comme de Catherine de Sienne : scientia ejus infusa non acquisita et qu’elle qualifie : « grand docteur en Mystique ». Mais si, dans le Château intérieur — et du reste dans tous ses écrits — sainte Térèse expose, avec une lucidité magistrale, les effets de l’opération divine dans les âmes contemplatives, ce n’est pas qu’elle rejette la philosophie analytique, la théologie et la raison. Au contraire, le Château intérieur comporte une série d’analyses aussi pleines de sagesse que de paisible assurance. La conformité respectueuse à la théologie traditionnelle de l’Église s’y avère d’un bout à l’autre. Enfin la plus haute raison, le plus ferme bon sens s’y allient à l’intuition illuminative… C’est pourquoi, jamais elle ne s’égara.

Mais Bloy, écrivain splendide, peintre en noir et or, d’un talent hors ligne mais exégète téméraire, songeur dépourvu de philosophie et s’en faisant gloire, et surtout Bloy, enfant impulsif et imaginatif au suprême degré, comment pourrait-on admettre qu’il ait reçu la science infuse ? Pour lui concéder ce rare privilège, il faudrait ne pas l’avoir lu.

Notons aussi que sainte Térèse soumit humblement ses œuvres au jugement de théologiens experts et son oraison à la clairvoyance surnaturelle de saint Pierre d’Alcantara. Bloy, lui, prétend voler tout seul à travers cette nuit pleine d’étoiles : la Mystique, alors qu’il aurait eu tant besoin d’un guide autorisé qui, le cas échéant, lui eût crié : casse-cou !

Loin de là, tout avertissement le mettait en colère. On eût dit qu’il y voyait un parti pris de malveillance à son égard. Et sa confiance en ses propres lumières était tellement imperturbable qu’elle lui inspirait des affirmations renversantes du genre de celle-ci :