Je suis trop établi dans la vie surnaturelle pour que le démon de l’Illusion puisse avoir sur mon âme un pouvoir quelconque. (L’Invendable, p. 102.)

Il ajoute :

On me répondra, il est vrai, que cela encore est une illusion.

Mais il ne conclut pas, comme il eût été tout au moins prudent de le faire :

Qu’ils auraient donc raison ceux qui m’avertiraient ainsi que cette faculté, fruit de la Grâce, qu’on nomme le discernement des esprits, me manque d’une façon totale parce que je ne suis pas du tout établi dans le Surnaturel aussi solidement que je me le figure.

Or comment put-il se maintenir dans l’Illusion, à certains égards, presque jusqu’à la fin, au point d’ignorer cette lacune dans la connaissance de soi-même et d’autrui ? C’est ce que nous allons rechercher.

II

Dans la lettre qu’il écrivit à Mirbeau pour le remercier de son article sur la Femme pauvre, Bloy donne cette indication :

Je suis entré dans la vie littéraire à trente-huit ans, après une jeunesse effrayante et à la suite d’une catastrophe indicible qui m’avait précipité d’une existence exclusivement contemplative. J’y suis entré comme en un enfer de boue et de ténèbres, flagellé par le Chérubin d’une nécessité implacable… (Mon Journal, p. 61.)

Que fut cette vie de contemplation ? Il nous renseigne à ce sujet dans plusieurs de ses livres et surtout dans les Lettres, lorsqu’il nous apprend qu’elle dura environ trois ans auprès de la courtisane convertie qu’il appelle Véronique et dont il a fait l’héroïne du Désespéré. Et n’oublions pas qu’il répète avec insistance que, sauf quelques épisodes romanesques, le Désespéré constitue une autobiographie.