Or cette Véronique eut sur lui une influence énorme. Bonne, peut-être, dans une certaine mesure, par l’exemple de contrition qu’elle lui donnait. Fort dangereuse aussi parce que, dévorée de repentir mais en proie à une exaltation morbide, la pauvre créature ne pouvait que surexciter par ses propos l’imagination déjà débridée de celui qui l’avait si généreusement mais si imprudemment recueillie.
Le résultat de cette cohabitation le voici : Véronique devint folle et mourut enfermée. Auparavant, il semble bien qu’elle ait inculqué à Bloy la conviction qu’il avait une mission à remplir, celle d’Imprécateur à l’encontre de notre siècle tiède, indifférent ou hostile à Dieu et à son Église. Et cela au nom du Saint-Esprit.
La démence de Véronique aurait dû faire comprendre à Bloy l’inanité des prétendues révélations de cette malheureuse aberrante. S’il avait possédé pour deux liards d’esprit de réflexion et s’il avait eu davantage le sentiment de la hiérarchie, il aurait consulté quelque prêtre éclairé comme, grâce à Dieu, il n’en manque pas dans l’Église ! Celui-ci lui aurait certainement démontré la voie plus que périlleuse où il s’engageait en lui commentant, par exemple, ce passage si profondément vrai de l’Imitation où la Sagesse même de Notre-Seigneur s’exprime de la façon suivante :
Tous les désirs ne viennent pas du Saint-Esprit bien que les hommes les estiment justes bons. Il est difficile de discerner si c’est le bon ou le mauvais esprit qui excite en vous tel ou tel désir ou si vous y êtes porté par votre propre inclination. Beaucoup ont été le jouet d’illusions qui croyaient d’abord avoir pour guide l’esprit de vérité. Il faut donc que vos désirs soient réglés par la crainte de Dieu, par l’humilité et par une entière soumission à ma volonté. (Livre III, chapitre XV.)
Cette volonté divine, pour tout catholique pénétré de l’esprit de soumission à l’Église, elle s’exprime par la bouche d’un directeur soigneusement choisi et qui a grâce d’état pour nous la faire connaître. Ce mentor, Bloy ne l’a pas trouvé. Plus encore : si attentivement qu’on étudie son œuvre, on n’y découvre pas le moindre indice qu’il l’ait cherché[10].
[10] Peut-être l’a-t-il cherché une fois, lors de son séjour à la Chartreuse. Là, le Religieux qui lui donna des conseils lui fit entendre qu’il fallait se séparer de Véronique. Il ne l’écouta pas, d’où la catastrophe. (Voir le Désespéré, p. 110 et p. 174 à 178. Édition du Mercure de France.)
En conséquence, il se persuada si fort qu’il avait découvert en Véronique une Voyante favorisée de lumières exceptionnelles qu’il ne voulut plus jamais en démordre. A l’époque où il écrivit les Lettres à sa fiancée, il était encore sous l’impression toute brûlante des soi-disant paroles d’En Haut dont elle l’avait fait le dépositaire. De là chez lui un accent de conviction qui prouve son entière bonne foi. Lisez ceci :
J’ai connu une très pauvre fille — Véronique — dénuée de science autant qu’on peut l’être, mais dont le cœur flambait comme toutes les étoiles des constellations… Elle fut élevée à la contemplation de la gloire de Dieu et reçut des lumières si grandes que je ne puis y penser sans mourir d’admiration et d’effroi ! (P. 47.)
Et plus loin :
Il n’y a pas d’homme vivant à qui de plus merveilleuses promesses aient été faites d’une façon plus claire, accompagnée de signes plus sensibles et plus certains… Oh ! non, je ne me suis pas trompé et je renoncerais plus facilement à ma vie qu’à cette certitude. (P. 100.)