Enfin :
Lorsque je reçus le dépôt de cet être prodigieux que j’ai nommé Véronique… j’avais des révélations, des joies célestes que les anges eussent enviées. (P. 129.)
Or voici donc un homme totalement convaincu qu’il détient une Vérité d’ordre surnaturel et qu’un devoir impérieux lui commande de la vociférer, à la face d’un univers plein de vilenies, en n’écoutant que ses seules « voix intérieures ». Cet homme se croit, en outre, assuré que le démon de l’Illusion n’a aucune prise sur son esprit. Comment voudriez-vous qu’il ne sombrât pas dans l’orgueil ?
Il est impossible, quand on étudie, sans l’ombre de prévention, toute son œuvre de ne pas apercevoir en lui cet orgueil démesuré qui s’y étale avec une sorte d’impudeur… enfantine. Mais — et c’est là le premier châtiment des orgueilleux — il s’était tellement aveuglé sur le péché capital où son âme ardente goûtait de perfides jouissances qu’il protestait, tantôt avec rage, tantôt plaintivement lorsqu’on lui démontrait l’évidence de sa superbe.
Ainsi, dans les Lettres, il déclare :
Parmi mes meilleurs amis, il n’y en a que deux qui m’aient un peu compris… Ces deux êtres exceptionnels ont en moi une confiance absolue et ils n’ont jamais songé à m’accuser d’orgueil. Certes il est un peu ridicule de se défendre d’être un orgueilleux et pourtant je ne crois pas, en conscience, que ce soit là mon grand vice. (P. 25.)
On comprend qu’il traite ces deux amis d’exceptionnels quoique l’un d’entre eux, ajoute-t-il, ait été « d’une grande faiblesse d’esprit », ce qui, on l’avouera, autorise un doute sur la sûreté de jugement de ce confiant.
Or ni l’un ni l’autre ne se permettant de critiquer « l’homme d’Absolu » que, dès lors, avec une naïve infatuation, Bloy se flatte d’incarner, il leur délivre un certificat de bonne conduite à son égard.
Quant à ses autres amis de ce temps-là, il les trouve : « trop enclins à le juger », c’est lui qui souligne — et il a dû « renoncer avec amertume à en être parfaitement compris » (p. 9). Et, plus loin (p. 36), s’étonnant de nouveau qu’on lui fasse une réputation d’orgueil, il pousse ce cri extraordinaire :
Il est pourtant singulier que je sois tant accusé de ce péché ayant passé ma vie au service de ceux qui ne pouvaient être ni mes supérieurs ni mes égaux. (P. 36.)