Ces phrases, qui n’ont pas besoin de commentaires, nous permettent à présent de répondre à la question que nous posions plus haut : Comment Bloy, inapte à se connaître lui-même, a-t-il réussi à nourrir presque jusqu’à la fin cette Illusion qu’il ne pouvait se tromper dans l’appréciation des choses de l’ordre surnaturel ?
C’est parce que, malgré toutes ses protestations d’humilité très sincères et souvent même suivies d’effets, l’orgueil que lui inspirait la mission dont il se crut investi lui fit trop fréquemment perdre le sens chrétien. Sa chimère le possédait si fort qu’il en arrivait presque à considérer certains des écrits sortis de sa plume, comme des encycliques dont nul n’avait le droit de contester la portée sous peine, fût-on son ami, d’être étiqueté par lui « intelligence inférieure ».
On ne saurait donc trop le répéter : il est tout à fait regrettable que son hypertrophie d’amour-propre l’ait empêché de choisir un directeur de conscience dont il eût écouté les avis avec le ferme propos de s’y conformer. Car c’est une règle qui ne connaît pas d’exception : tout Mystique — et Bloy est un Mystique — qui s’infatue de ses propres lumières à un degré tel qu’il ne conçoit plus la nécessité de les soumettre au contrôle d’un théologien éprouvé, mandaté par l’Église, court le risque de s’égarer hors de cette voie étroite dont Notre-Seigneur a dit que, pour l’y suivre, il faut « faire abnégation de soi-même ».
Cet excès d’individualisme eut le résultat fâcheux que l’action de Bloy dans l’Église fut beaucoup moins féconde qu’elle n’aurait pu l’être. Maintenant, ce qu’il importe de mentionner à sa décharge, c’est qu’au lieu d’un conseiller vigilant et perspicace, il rencontra trop d’admirateurs dépourvus de bon sens qui lui cassaient sur le nez de déplorables encensoirs. La niaiserie prétentieuse de quelques-uns des éloges que lui prodiguait son entourage immédiat passe tout ce qu’on pourrait s’imaginer.
Écoutez, par exemple, ceci :
« L’esprit de Léon Bloy est comme une cathédrale où le Saint Sacrement serait toujours exposé. »
Et ceci :
« L’âme de Léon Bloy est une âme d’enfant. » C’est exact, mais voyons la suite : « Elle peut pécher, succomber à des tentations et à des vertiges, elle restera blanche. »
Cette dernière phrase a pour auteur Mme Rachilde, écrivain de grand talent, mais qui ne prétend à aucune compétence en matière de morale catholique. Mais que dire de la chrétienne pratiquante qui, ayant déjà commis la phrase citée la première, approuve Mme Rachilde et conclut : « Chère amie, je croyais être la seule à le savoir » ?
Et que penser de l’humilité de Bloy ? Notons que, fier comme un gosse à qui l’on a donné un chapeau de général, content de se voir attribuer une âme impeccable à force de candeur et un esprit où Jésus réside d’une façon permanente, il enregistre avec sérénité ces folles louanges sans y trouver un mot à redire[11]…