[11] Voir la première phrase dans l’Invendable, p. 84, et la seconde dans Mon Journal, p. 111.

Qu’on ne se figure pas qu’il soit agréable à un écrivain, qui aime Bloy et l’admire, de rappeler de pareilles balivernes. Il le fallait pourtant, afin de démontrer à quelques-uns qu’on peut juger Bloy à sa valeur, en faisant les restrictions indispensables et sans s’éperdre dans les outrances d’une adulation extravagante[12].

[12] Du même acabit que les phrases transcrites ci-dessus, le brevet de Sainteté décerné à Bloy dans la préface des Lettres. L’Église appelle Saint celui qui, durant son existence terrestre, pratiqua les trois vertus théologales au degré héroïque. Qui aurait l’audace de prétendre que ce fut le cas de Bloy ? C’est desservir sa mémoire que de publier des absurdités de ce calibre.

Et maintenant, pour ma conclusion, je n’ai plus que du bien à dire de Léon Bloy. On peut être assuré que je m’en félicite.

III

Dans la première partie de cet essai, j’ai parlé de Bloy écrivain. J’ai montré, je pense, combien il fut doué au point de vue de la langue, du style, du rythme et de la couleur. J’ai dit aussi ses dons oratoires et leur puissance d’évocation. Je voudrais y revenir puisque c’est, en somme, par la beauté de sa forme, par la qualité persuasive de son talent qu’il nous saisit et nous retient. Un de ses derniers livres, Dans les Ténèbres, nous en fournira de nouvelles preuves.

Ailleurs, souvent, les péripéties de son existence douloureuse l’enfièvrent ; sa phrase frissonne, sanglote ou hennit d’angoisse et de courroux. Elle est semblable à un cheval sauvage qui, percé de vingt flèches, mène son galop saccadé à travers une brousse dont les buissons épineux achèvent de le mettre en sang.

Ici, c’est l’apaisement, fruit de l’âge et de l’oraison persévérante. Ici, sa pensée, toujours haute, toujours profonde, mais plus calme, se déroule en larges périodes d’une éloquence entraînante. C’est comme un grand fleuve aux moires d’or fauve où se reflètent les suprêmes clartés d’un crépuscule mélancolique et sanctifiant.

Voici, pour exemple, le début de l’admirable méditation qu’il intitule les Apparences :

C’est la plus banale des illusions de croire qu’on est réellement ce qu’on paraît être, et cette illusion universelle est corroborée, tout le long de la vie, par l’imposture tenace de nos sens. Il ne faudra pas moins que la mort pour nous apprendre que nous nous sommes toujours trompés. En même temps que nous sera révélée notre identité si parfaitement inconnue de nous-mêmes, d’inconcevables abîmes se dévoileront à nos vrais yeux, abîmes en nous et hors de nous. Les hommes, les choses, les événements nous seront enfin divulgués et chacun pourra vérifier l’affirmation de ce Mystique disant qu’à partir de la Chute, le genre humain tout entier s’est endormi profondément. Sommeil prodigieux des générations, naturellement accompagné de l’incohérence et de la déformation infinies de tous les songes. Nous sommes des dormants pleins des images à demi effacées de l’Éden perdu, des mendiants aveugles au seuil d’un palais sublime dont la porte est close. Non seulement nous ne parvenons pas à nous voir les uns les autres, mais il nous est impossible de distinguer, au son de sa voix, notre voisin le plus proche. — Voici ton frère, nous est-il dit. Ah ! Seigneur, comment pourrais-je le reconnaître dans cette multitude indiscernable et comment saurais-je s’il me ressemble puisqu’il est fait à votre image autant que moi-même et que j’ignore ma propre figure ? En attendant qu’il vous plaise de me réveiller, je n’ai que des songes, et ils sont quelquefois épouvantables. Combien plus difficilement débrouillerais-je les choses ! Je crois à des réalités matérielles, concrètes, palpables, tangibles comme le fer, indiscutables comme l’eau, et une voix intérieure, venue des profondeurs, me certifie qu’il n’y a que des symboles, que mon corps lui-même n’est qu’une apparence et que tout ce qui m’environne est une apparence énigmatique.

Il nous est enseigné que Dieu ne donne son Corps à manger et son Sang à boire que sous les apparences de l’Eucharistie. Pourquoi voudrait-on qu’il nous livrât d’une manière moins enveloppée ne fût-ce qu’une parcelle infime de sa création ? Pendant que les hommes s’agitent dans les visions du sommeil, Dieu, seul capable d’agir, fait réellement quelque chose. Il écrit sa propre Révélation dans l’apparence des événements de ce monde, et c’est pour cela que ce qu’on nomme l’histoire est si parfaitement incompréhensible…