Ce développement lucide d’une grande parole de saint Paul[13], Bloy l’illustre, plus loin, par l’exégèse mystique du miracle de l’Aveugle-né dans l’Évangile selon saint Jean.
[13] Première épître aux Corinthiens, XIII, 12. — Le miracle de l’Aveugle-né, saint Jean, IX.
On regrette de ne pouvoir reproduire intégralement cette glose pénétrante. On en donnera, du moins, l’essentiel :
Que penser de l’aveugle-né de l’Évangile, qui n’avait pu rien recevoir dans son caveau de la synagogue, appelé soudain à envisager le Fils de Dieu, sinon qu’il fut, par un miracle non moins grand que la création des soleils, institué, d’un moment à l’autre le Clairvoyant de la Divinité douloureuse ? Credo, Domine, je crois, Seigneur, dit-il, et, se prosternant, il l’adora. A cette minute, grande comme les siècles, que pouvait-il voir, n’ayant jamais eu le pressentiment ni peut-être même le désir d’une vision quelconque et la Face du Christ emplissant devant lui tout l’horizon ?
Rien d’autre sans doute que cette Face chargée de tous les crimes du monde, incomparablement plus suave et plus terrible à ses yeux purs qu’elle ne devait l’être dans l’avenir pour les plus saints visionnaires. La Face de Jésus menaçant le vent et se faisant obéir de la mer, pleurant au tombeau de Lazare et suant le sang à Gethsémani ; la Face livide et conspuée du Maître flagellé, crucifié, mourant, prononçant les Sept Paroles infinies qui correspondent aux sept jours de la Genèse ; devant être manifestée à la fin dans une gloire impossible à imaginer, infiniment au delà des collines d’or de la Résurrection, en un lointain mystérieux et formidable pour le Jugement de tous les hommes.
On remarquera certainement combien dans ces belles méditations il règne un accent de tranquille certitude et comme elles décèlent l’équilibre d’une âme assise dans la tradition et qui conforme l’enchaînement de ses idées aux leçons de l’Église. Il en va de même tout le long de ce volume Dans les Ténèbres qui est, à notre avis, l’un des meilleurs que Bloy ait publiés. Quel contraste entre ces pages pieusement pensives et d’autres écrits plus anciens où, inquiet, tourmenté, débordant de clameurs furieuses, il tâchait de persuader à lui-même et à autrui qu’il avait mission de proclamer comme venant du Saint-Esprit les prétendues révélations d’une infortunée qui sombra dans la folie ! Il trépidait alors comme une chaudière munie d’une soupape insuffisante et qui menace toujours d’éclater. Et l’Esprit qui l’agitait en ces moments n’a, certes, rien à voir avec le Paraclet.
Mais — et ceci peut se constater également dans toute son œuvre — lorsque, humble et docile aux enseignements de l’Église, il se contenta de tracer son sillon et de l’ensemencer dans le champ qu’elle offre aux âmes qui s’épanouissent par l’oraison contemplative sous toutes ses formes, il connut ce calme souverain de la vie intérieure que Jésus promit à ses disciples quand il leur dit au Cénacle : — Je vous laisse, je vous donne ma Paix.
Oui, par une grâce que lui valut sa foi inébranlable, il l’obtint parfois cette Paix, et elle lui apporta des heures d’éclaircie même en ses jours les plus orageux — ceux où, comme on le voit dans les Lettres, la libido carnis et l’orgueil de l’esprit l’assaillaient avec une violence inouïe. Au plus fort de la crise, Notre-Seigneur lui vint en aide, en lui inspirant l’admirable prière suivante dont je ne retranche que quelques lignes qui n’ont point rapport à ses épreuves :
Mon adorable Sauveur Jésus, qui êtes crucifié par moi, pour moi, en moi, depuis deux mille ans et qui attendez vous-même votre délivrance en saignant sur nous du haut de votre Croix terrible — je vous supplie de regarder mon effroyable misère et d’avoir tout à fait pitié de moi. Considérez, mon Rédempteur, que j’ai eu pitié de vous, moi aussi, que vos souffrances m’ont bien souvent déchiré le cœur et que j’ai pleuré, nuit et jour, des larmes sans nombre en me souvenant de votre agonie… Vous ne pouvez pas oublier non plus que, par respect pour vos adorables plaies, j’ai rarement négligé de souffrir pour les malheureux, que j’en ai tiré quelques-uns du fond des gouffres pour les amener fraternellement en votre présence. Néanmoins vous avez beaucoup exigé de moi ; vous m’avez accablé d’un très lourd fardeau et vous avez voulu que j’endurasse des peines si grandes que vous seul, mon Dieu, pouvez les connaître… Mon divin Maître vous ne pouvez être le bourreau des âmes pour qui vous agonisez. Je vous en supplie, par le nom sacré de Joseph, par le cœur percé de votre Mère, par les ossements glorifiés de tous vos Saints, ayez pitié de moi !…
Et voici l’effet de cette prière ; peu après, il écrit à sa fiancée :
Ce matin je me suis levé avant quatre heures, éveillé par les rayons de la douce lune que j’aime. Le temps était presque tiède et dans le grand silence de mon quartier endormi, j’ai prié pour toi et pour moi-même, en regardant de ma fenêtre ce beau ciel si pur. Je sentais une grande paix descendre en moi, une profonde, une sainte paix qui renouvelait mon espérance…