En conclusion de cet essai, retenons que Bloy fut voué à la douleur et par sa nature qui fut ultra-sensible, et, plus encore par cette prédestination d’ordre surnaturel qui lui fit demander de souffrir en union avec la Passion du Christ pour le soulagement ou le salut d’âmes en détresse. Il y eut des époques dans sa vie où il porta d’un cœur allègre la croix qu’il avait ainsi sollicitée. Il y en eut d’autres où il plia sous ce fardeau terrible. Il y en eut d’autres enfin où une illusion, suscitée par la Malice « qui toujours veille », faillit le faire dévier de la voie douloureuse où Jésus lui avait proposé de le suivre.
Mais toujours il se ressaisit. Et presque toujours il garda la conscience de la tâche mystique qui lui était fixée. Cela, il l’a fort nettement indiqué dans cent passages de son œuvre et, entre autres, dans celui-ci :
Je remarque une fois de plus ma pente de prière. Il m’est impossible de demander quoi que ce soit sans faire de moi une cible, sans offrir de payer. Ainsi s’explique le bagne immense de ma vie. Pensée qui me console et qui me fait peur en même temps.
Elle le consolait parce qu’elle lui donnait l’assurance qu’en payant pour d’autres, il se conformait à son Rédempteur. Elle lui faisait peur parce qu’il lui semblait qu’il n’aurait pas la force de gravir le Calvaire jusqu’au sommet, à la suite du Bon Maître. Mais il n’y a qu’aux grandes âmes que Dieu inspire de ces craintes afin de leur apprendre à ne compter que sur Lui et non sur elles-mêmes.
Or, malgré ses travers, qu’il serait pharisaïque de lui reprocher avec trop d’insistance, Léon Bloy fut une grande âme qui, tout pesé, la part faite à la faiblesse humaine, accepta généreusement le rôle de victime à la suite de l’Agneau pour lequel la Providence l’avait désigné. En compensation il reçut le don des larmes et il en connut l’incomparable valeur puisqu’il écrivit ces lignes d’une si sincère humilité :
Voilà plus de trente ans que je désire le bonheur unique : la Sainteté. Le résultat me fait honte et peur. Il me reste d’avoir pleuré. Je n’ai pas d’autre trésor. Mais j’ai tant pleuré que je suis riche en cette manière. Quand on meurt, c’est cela qu’on emporte : les larmes qu’on a répandues et les larmes qu’on a fait répandre — capital de béatitude ou d’épouvante ! C’est sur ses larmes qu’on sera jugé car l’Esprit de Dieu est toujours « porté sur les eaux »… Quare tristis es, anima mea : pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Spera in Deo ! En récitant ce commencement sublime de la Messe, que de fois n’ai-je pas versé de ces larmes qui valent plus que les cantiques et qui mettent le cœur dans les prairies du paradis !…
Larmes fécondes, larmes sacrées qui, sans doute, rafraîchissent aujourd’hui l’âme de Bloy dans ce Purgatoire où il doit être si heureux de souffrir pour le rachat de ses défaillances et de ses égarements !
Nous, cependant, chrétiens de bonne volonté, nous prierons pour sa délivrance avec le ferme espoir qu’il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup souffert et beaucoup pleuré pour l’amour de Jésus-Christ.
FIN