Vaine plainte : la mort bienfaisante ne vint le délivrer que très tard. Il vécut soixante-dix ans pour invectiver la bassesse et le matérialisme suffoquant de son siècle et pour s’appliquer la loi de souffrance rédemptrice. Malgré tant d’impatiences, de révoltes convulsives, de rancunes trop humaines, il eut l’intuition que, seule, cette loi donne un sens surnaturel à notre vie transitoire sur la terre. Il comprit que Notre-Seigneur aide à porter leur croix ceux qui, Cyrénéens persévérants, l’aident à porter la sienne dans la Voie douloureuse.

Voilà, comme on le développera plus loin, la clé mystérieuse de son œuvre.

On étudiera, d’abord, ci-dessous, l’écrivain tel qu’il se comporta parmi la gent de lettres. On résumera la portée de quelques-uns de ses livres ; on définira les qualités de son style.

Ensuite on tentera d’expliquer le christianisme de Bloy et de démontrer que, tout pesé, il fut un bon serviteur de l’Église.

I

A plusieurs reprises, Léon Bloy a déclaré qu’il n’était pas un critique, — qu’il n’entendait même rien à la critique. Il ne faut donc lui demander ni impartialité ni analyses objectives, d’après une doctrine d’art préconçue, des volumes qui lui tombaient sous les yeux. Les neuf dixièmes des écrivains contemporains, il les jugeait fangeux, grotesques ou imbéciles, et il le disait sans périphrases. Les équarrir avec brutalité, ce fut une sorte de mission qu’il se donna. Dans l’introduction de Belluaires et Porchers il proclame hautement son dessein :

« Pénétré de mon rôle, dit-il, et profondément convaincu que c’est la France intellectuelle qu’on porte en terre, je marche un peu en avant des chevaux caparaçonnés et je pousse, tous les vingt pas, de vastes et consciencieuses clameurs — pour un salaire nul. »

Il faut d’ailleurs reconnaître que quelques-unes des exécutions auxquelles il procéda sont très justifiées — par exemple celle d’Émile Zola dans le pamphlet excellent qui s’intitule : Je m’accuse, et où la phrase sonore, nette et incisive exprime une pensée toujours haute.

Prenant à partie ce roman d’une niaiserie compacte : Fécondité, il dénonce, avec une clairvoyance implacable, le néant d’un prêche matérialiste et humanitaire, sentimental et libidineux, préconisant, dans le langage d’un palefrenier de haras qui se grimerait en prophète, le « Croissez et multipliez » de la Genèse, Dieu mis, au préalable, soigneusement à l’écart.

Bloy, par des citations bien choisies, montre l’impropriété, la lourdeur, l’incorrection du style, l’ennui boueux qui suinte de tous les chapitres et surtout l’ignorance à prétentions scientifiques du médiocre qui rédigea ce livre.