Zola est aujourd’hui bien oublié et il ne subsistera sans doute pas grand’chose de son œuvre. Mais au temps où Bloy l’écorchait vif, avec les raffinements d’un tortionnaire expérimenté, celui que Léon Daudet nomme « le Grand Fécal » marchait escorté d’une multitude adorante qui encensait, d’un cœur pieux, les produits de son dévoiement. L’amas putride de ses volumes usurpait une place considérable dans la littérature. Je m’accuse porta une pioche rougie au feu dans le tas énorme et en restitua les fragments au dépotoir.

Personne ne lira plus jamais Fécondité. Je m’accuse restera.

Cependant, Bloy ne fut pas toujours aussi bien inspiré. Cette part considérable d’acrimonie qui lui gâtait le caractère lui faisait dénier furieusement toute valeur à des écrivains dont l’œuvre ne mérite pas un dédain aussi intégral. Que M. Maurice Barrès — première manière — instaurant ce culte du Moi par où l’âme s’épuise en titillations solitaires et en effusions stériles, lui fasse horreur, on le comprend et l’on n’est pas loin de partager son antipathie. De même, tout chrétien fervent blâme avec lui l’auteur d’Un homme libre et du Jardin de Bérénice d’avoir appliqué les méthodes de formation spirituelle dues à des saints, et ayant pour but de développer en nous l’amour de Dieu, aux vicissitudes d’un égotisme maladif. Petite Secousse n’a pas le droit de dérober les cierges de l’autel pour en faire des instruments de débauche. Bloy avait donc quelque raison de s’indigner lorsqu’il s’écria dans Belluaires et Porchers :

Barrès n’a pu s’empêcher d’écrire des mots qui seraient bien effrayants si l’on ne se disait pas qu’on est en présence d’un de ces petits vétérinaires attitrés qui entretiennent par des lavements bénins l’égalité d’âme du Psychologue. Hélas ! oui, il a écrit : « Mon royaume n’est pas de ce monde », parodiant le texte terrible à la façon d’un malpropre fagotin égaré dans une église et contrefaisant les gestes saints du consécrateur. « J’eus le souvenir, dit-il, de saint Thomas d’Aquin disant à l’autel de Jésus : — Seigneur, ai-je bien parlé de vous ? Et devant Moi-même qui ai méthodiquement adoré mon corps et mon esprit, je m’interrogeai : Me suis-je cultivé selon qu’il convenait ?… »

On espère que M. Barrès regrette, à cette heure, ces assimilations sacrilèges.

Mais, pour être équitable, Bloy, par la suite, aurait dû reconnaître l’heureuse évolution du chantre faisandé de Bougie Rose. A partir des Déracinés, M. Barrès cesse d’être un Narcisse de décadence. Il rentre dans le Vrai ; il s’attache fortement à la tradition nationale ; il publie, après des livres d’un style vigoureux et qui sont des merveilles d’observation et des documents d’histoire de premier ordre comme Leurs Figures, des études où la Fille aînée de l’Église : la France foncièrement catholique, est placée dans la lumière qui convient.

Mais cela, Bloy, irréductible et aveugle en ses préventions, ne pouvait pas s’en rendre compte. Lorsqu’il avait pris en grippe un écrivain, il le considérait désormais comme un réprouvé, indigne du Purgatoire, et, s’arrogeant le rôle de Justicier, il n’arrêtait pas de le pourchasser et de le lapider avec des silex et des épluchures.

C’est ainsi que, depuis ses débuts dans les lettres jusqu’à sa mort, il témoigna à M. Paul Bourget une haine tenace qui s’attaquait à l’homme privé aussi bien qu’à son œuvre. — Évidemment, les livres de M. Bourget sont d’une valeur fort inégale. Partout, même dans les mieux venus, le style est massif, incorrect, s’encombre de truismes dignes d’être cloués au pilori dans l’Exégèse des lieux communs. Un snobisme extraordinaire oblige parfois l’auteur de Cosmopolis de vanter, comme des âmes fines, les plus incontestables rastaquouères, de s’extasier sur les élégances d’hommes de clubs à cervelle de pingouin, d’attacher des ailes d’ange aux épaules de diverses perruches blasonnées et langoureuses, appartenant à ce qu’on est convenu d’appeler « le grand monde ». Le culte qu’il rend à la richesse semble déceler une hérédité de paysan auvergnat que les billets de banque hypnotisent. Et puis, il a d’autres vénérations d’une cocasserie transcendante, par exemple celle qu’il professe pour la médecine, art très conjectural, et pour certaines « illustrations » médicales, baudruches que l’ironie d’un nouveau Molière devrait bien dégonfler.

Néanmoins, avec tant de défauts, M. Bourget possède des qualités d’analyste qui ne permettent pas de le classer parmi les fantoches. S’il a bâclé parfois des romans-feuilletons, sans observation ni art, tels que Némésis, il laissera quelques livres aussi perspicaces que véridiques parce que, malgré tout, il a le sens social.

Le Disciple marque une date de l’histoire littéraire : à l’époque où le déterminisme matérialiste empoisonnait trop d’intelligences et dirigeait vers un mur d’impasse les tenants attardés de Taine, ce livre commença une réaction salutaire qui, depuis, n’a fait que progresser. Le retour très sincère — quoi qu’en prétende Bloy — de M. Bourget au catholicisme s’affirma de plus en plus. Comme il arrive toujours lorsqu’un esprit rend les armes aux certitudes promulguées par l’Église, son œuvre y gagna en clairvoyance et en profondeur. Réalisation qui lui eût été bien impossible quelques années plus tôt, il sut décrire, dans Un Divorce, les opérations si délicates à retracer de la Grâce en une âme que la privation de Dieu met au supplice. Il montra nettement que lorsque la loi divine du mariage indissoluble est transgressée, le désordre qui en résulte ruine la famille et, dès ce monde, frappe le coupable par les conséquences inéluctables de son péché.