L’Étape, peinture vigoureuse, pleine d’exactitude, de l’anarchie des esprits et des mœurs à la fin du XIXe siècle, fait penser à Balzac. Et, ce qui n’est pas toujours le cas chez M. Bourget, les personnages de ce roman vivent d’une vie intense.

Enfin, pendant la guerre, il a donné le Sens de la Mort, livre pensif, d’une haute portée chrétienne. La désespérance finale d’une âme qui, par orgueil, rejeta la foi religieuse et sombra dans le suicide, y est évoquée avec un relief saisissant. C’est d’une psychologie remarquable.

Qui eût constaté ces évidences devant Bloy l’aurait fait rugir. Mettre en doute la sûreté de son jugement en matière de littérature, c’était, estimait-il, outrager l’Absolu, profaner une encyclique ou se délivrer un brevet de crétinisme.

On peut ne voir là qu’un manque d’équilibre chez un extrême sensitif en qui se boursouflait parfois une vanité enfantine. Mais où Bloy mérite tous les reproches, c’est quand il s’acharne à décrier un de ses frères en Dieu au point d’accueillir contre lui les plus ineptes légendes ; quand, mû par une misérable rancune, provenant peut-être de griefs imaginaires, il ne se laisse même pas désarmer par la mort sanctifiée de sa victime. On veut parler de son attitude vis-à-vis d’Huysmans.

Sans insister sur ce sujet pénible, il importe de donner un exemple de la façon dont Bloy saisit, avec empressement, tout prétexte de salir le caractère de l’homme qu’il hait par-dessus toutes choses. En 1912, c’est-à-dire cinq ans après la mort d’Huysmans, M. André du Fresnois publia un opuscule intitulé : Une étape de la conversion d’Huysmans, où se lisaient des fragments de lettres susceptibles, semble-t-il, de desservir la mémoire de l’auteur d’En Route. Bloy en cite, avec des clameurs d’allégresse, ce passage : « Je me contamine dans mon bureau et trouve le temps long. Quelques pratiques tantôt religieuses, tantôt obscènes me remontent un peu, mais c’est de durée si courte !… » Et Bloy de commenter :

Voilà donc la recrue précieuse que nos catholiques ont tant admirée ! Ayant connu Huysmans beaucoup mieux et beaucoup plus que personne, ayant d’ailleurs souffert par lui et pour lui, je sais et j’affirme que sa conversion fut parfaitement sincère ; mais il devint catholique avec la très pauvre âme et la miséreuse intelligence qu’il avait, gardant comme un trésor l’épouvantable don de salir tout ce qu’il touchait. (Le Pèlerin de l’Absolu, p. 265-266.)

Si Bloy avait réfléchi, il se serait rappelé, à propos de cette lettre, la première partie d’En Route. Huysmans y confesse, avec une franchise touchante, les alternatives de débauches et de piété qui marquèrent le début de sa marche vers Dieu (voir notamment les chapitres V et VI). S’il avait eu pour un liard de psychologie, Bloy aurait compris que toute conversion, à son début, implique des luttes terribles entre les habitudes vicieuses du néophyte qui ne veulent pas se laisser dompter, et l’âme nouvelle qui commence à naître en lui. Parfois, celle-ci est d’abord vaincue ; mais la prière et la Grâce lui donnent peu à peu des forces pour se dégager de la pourriture antérieure. C’est à coup sûr à cette période que se rapporte la lettre citée par M. du Fresnois.

Mais Bloy, tout à son impulsion malveillante, était fort incapable de le reconnaître. Présenter Huysmans sous un jour odieux, tel fut son objectif perpétuel. Rien, pas même la charité chrétienne, ne l’en put détourner… On objectera que Huysmans l’avait jadis offensé. Soit. Mais encore n’est-il pas singulier que Bloy se soit si peu expliqué sur la nature de « l’horrible injustice » que Huysmans lui aurait faite ? Compulsez toute son œuvre, vous y verrez son grief sans cesse allégué ; mais quant au grief en soi, à peine un mot. Pourquoi cette réserve[2] ?

[2] J’ai reçu, à ce sujet, les explications d’une personne bien informée. Je les publierai si la question est, quelque jour, débattue en public.

Au surplus, si Bloy avait été le chrétien absolu qu’il se vantait d’être, il se serait souvenu d’un certain article du Pater récité par lui, tous les jours, avant la communion : Dimitte nobis debita nostra SICUT ET NOS dimittimus debitoribus nostris, et il aurait pardonné.