Or, il est affligeant, mais nécessaire, de le souligner, jamais il ne sut pardonner à ceux qui, s’imaginait-il, l’avaient lésé dans ses intérêts ou dans son orgueil. Voyez, entre autres, les accusations qu’il porte contre Deschamps, directeur de la Plume, dans le Mendiant ingrat. Elles sont totalement injustifiées ; celui qui écrit ces lignes assistait à la scène de rupture et il certifie que Bloy s’en forge tous les détails. Néanmoins, Bloy, de ce jour, n’arrêta pas de diffamer Deschamps. Il recueillait, avec avidité, tous les ragots qui empuantissent ces loges de concierge, les cénacles littéraires, et les propageait sans contrôle ni remords. Bien plus, à la mort de Deschamps, il notait dans Mon Journal : « On m’écrit que Léon Deschamps, impresario de la Plume, a été enterré samedi matin 30 décembre. Même sort que Rodolphe Salis. On crève au moment où l’on pense avoir fait fortune !… »

Or, tout le monde sait que Deschamps mourut complètement ruiné, tué par les soucis d’argent.

Tel fut Bloy en tant qu’informateur des incidents de la vie littéraire. Qu’on soit donc assuré qu’à cet égard il ne mérite nulle créance.

On ne veut pas dire qu’il mentait de propos délibéré. Non, mais son imagination déformatrice faussait automatiquement les faits et ensuite les lui représentait comme les indices de l’infamie ou des intentions hostiles d’autrui. Il y avait un peu de manie de la persécution dans cet état d’esprit.

S’il ne faisait nul cas de la plupart des littérateurs contemporains, par contre il avait des admirations violentes et les exprimait avec une superbe grandiloquence. Il vénérait Balzac ; il aimait Barbey d’Aurevilly, Hello, Verlaine dont il loua le génie dans ce petit volume fort perspicace et tout imprégné de dilection fraternelle : Un Brelan d’excommuniés. Il goûtait Benson, Joergensen, Émile Baumann. Il écrivit pour les Derniers Refuges de Mlle Jeanne Termier, le seul poète mystique qui ait paru depuis la mort de Verlaine, une fort belle préface. Pour d’Aurevilly, non seulement il comprit son art à merveille, mais encore il le vengea des attaques niaises d’un sot du nom de Grelé. De Villiers de l’Isle-Adam, il sculpta un solide médaillon tout en faisant des réserves judicieuses sur l’hégélianisme qui embrume çà et là la pensée de l’admirable auteur de l’Ève future.

Il est vrai que, parfois, et pour des causes souvent puériles, l’estime qu’il accordait à ses préférés subissait de brusques éclipses. S’il apprécia intégralement ce chef-d’œuvre du génial Benson : le Maître de la Terre, il comprit mal et méconnut la Mystique profonde qui régit l’affabulation de Franck Guiseley et celle des Conventionalistes. Joergensen, dont il avait, d’un trait sûr, défini les premières œuvres, fut soudain voué aux gémonies pour avoir oublié de citer Je m’accuse dans un article sur la mort de Zola (voir Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne). L’auteur excellent de Saint François d’Assise et des Pèlerinages franciscains, qui fut pour Bloy un ami toujours dévoué, ne méritait pas cette avanie.

Cette susceptibilité révèle l’importance énorme qu’il attachait à ses moindres écrits. Littéralement, il se croyait incapable d’accoucher d’un livre qui ne fût pas un chef-d’œuvre. Il n’y a qu’à feuilleter ses autobiographies au jour le jour pour le constater. Que le monde entier ne reconnût point son génie, ce lui causait un douloureux étonnement. De là, des récriminations quelque peu enfantines.

Elles sont d’autant moins justifiées que, dès ses commencements, il eut un groupe d’admirateurs qui ne cessa de s’accroître et qui ne lui ménageait pas les éloges. Mais rien ne pouvait le satisfaire. Bien qu’il proclamât son mépris total pour la publicité des journaux à grand tirage, il ne laissait pas de savourer l’aubaine lorsque quelqu’un de ceux qui eurent pouvoir d’y conférer de la notoriété signalait l’un de ses volumes.

« Cette fois, pensait-il, c’est la gloire et les mufles vont s’incliner devant moi… » Or, rien de tel ne se produisait. Quand Mirbeau — qui fut un brave impulsif, possédant un certain esprit de justice, quoiqu’il blasphémât comme cent mille diables — consacra un article chaleureux à la Femme pauvre, Bloy espéra un succès. Le succès de grand public ne vint pas. Mais Bloy, qui ne put jamais comprendre que son art était d’une qualité trop élevée pour conquérir la multitude, attribua ce déboire au fait que l’article avait paru le matin du Grand Prix, « jour où, écrit-il, personne ne lit rien ».

Non, ni le Grand Prix, ni toute autre circonstance adventice n’avaient rien à voir avec ce manque de retentissement. Les causes de l’obscurité relative où Bloy vécut jusqu’à son décès étaient ailleurs. Il n’est pas difficile de les apercevoir.